Beaucoup d’eaux coulèrent sous les ponts depuis Proclus

 

 Les « Notes de Constantinople »  (titre original : Kostantiniyye Notları) de Cüneyt Ayral est en quelque sorte le cahier de bord de la vie qui s’écoule dans cette ville, vue par un des stambouliotes les plus aguerris. Le livre constitue en outre une analyse singulière des évènements d’actualité, des faits sociaux et économiques. Nous bavardons avec lui sur ses « Notes de Constantinople »(1)

Reportage de Nedim Gürsel publié dans le journal Cumhuriyet, le 14 mars 2013

Nedim Gürsel: Tu rassembles dans ton dernier ouvrage, « Notes de Constantinople », une diversité d’écrits, relatant aussi bien İstanbul que Paris. Un article parmi d’autres attira particulièrement mon attention, celui où tu décris deux statues dans le parc du Château de Rambouillet, villégiature d’été des présidents français, représentant l’une, un homme et une femme et l’autre deux hommes qui s’entrelacent. Je suis curieux de connaitre l’histoire de ces deux statues, et leurs artistes. (2)

Cüneyt Ayral: – Je voyage depuis des années, j’ai parcouru les quatre coins du globe, et  la vie quotidienne des gens dans ces lieux m’a intéressé plus que les musées, J’ai voulu me faire des amis et connaitre leur vie au foyer. Pour répondre à ta question, peu m’importe qui a peint un tableau ou qui a sculpté une statue. Je me suis intéressé à l’existence de cette œuvre d’art en tant que partie intégrante de la vie. Mon ami de jeunesse Derya Tutumel, alors attaché de presse à Paris, m’avait fait visiter le Château de Rambouillet. Il connaissait par cœur les châteaux aux alentours de Paris, et aussi ceux qui sont situés dans un périmètre plus large. Il m’y était conduit pour la simple raison que ce château était à l’époque la résidence d’été des présidents de la République Française. Penses-y !  Je suis originaire de Turquie. Je vis ici pour telle ou telle raison depuis des années, mais le fait de venir de Turquie est ancré en moi… Penses-tu un moment à nos présidents et premiers ministres accueillant dans ce genre de parc le roi d’Arabie Saoudite ou, que sais-je, le roi de Malaisie? Je ne puis l’imaginer. Or, ce château et son parc ont accueilli peu de temps auparavant des rencontres internationales ainsi qu’un certain nombre d’hommes d’Etats étrangers.  Si tu permets, disons tout simplement de ces deux statues  qu’il y avait dans le parc « des statues d’hommes et de femmes qui s’entrelaçaient ».  A les regarder, j’avais pensé au plaisir que les gens pouvaient ressentir en contemplant l’immense forêt de Rambouillet qui a tant souffert des calamités du 29 décembre 1999 (3), ainsi qu’au respect des français pour l’Homme et leur attachement aux libertés.

JE N’AURAIS PAS QUALIFIE PARİS DE ‘VILLE-FEMME’ MAIS DE ‘VILLE-HERMAPHRODITE’

– Tu as publié durant de longues années, le journal  « Nouvelles de Constantinople  »
(titre original : Kostantiniyye Haberleri), et tu as été  de ce fait, la cible des milieux conservateurs. Or, Mehmet le Conquérant connaissait et aimait Istanbul sous ce nom. Que voudrais-tu nous dire aujourd’hui des ces réactions et  de l’interdiction du journal ?

– C’est un honneur pour moi d’avoir publié ce journal pendant cinq ans. J’ai presque 60 ans et j’ai fait beaucoup de choses dans ma vie, mais cette publication est, parmi mes activités diverses, celle qui a le plus de valeur pour moi. « Les nouvelles de Constantinople», avec la riche contribution de mes amis, a été le miroir d’Istanbul, et parfois de la Turquie entière. Ils ont interdit à l’époque, le titre du journal, sous prétexte qu’il évoquait l’ancienne Byzance. J’ai été dénoncé par un ami poète de renom, qui écrivait dans le quotidien « Zaman » édité avec un titre rouge. J’ai eu gain de cause au Conseil d’Etat, dans l’affaire m’opposant   à l’Etat, et c’est à noter que l’Etat ne s’est pas pourvu en Cassation, acceptant ainsi son erreur. Cela avait son importance. Je me suis présenté à toutes les audiences en compagnie de mon avocat, Aucune personne du journal ne m’a accompagné, à l’exception de  mon ami Melih Ziya Sezer, propriétaire de la pharmacie « Yeni Moda », lecteur de notre publication, qui était à mes côtés le jour de la décision. Je voudrais porter un jour dans l’univers numérique ce journal déjà présent dans les bibliothèques universitaires de plusieurs pays du monde. Hilmi Yavuz, ainsi que feu Orhan Duru, parmi les collaborateurs de la publication, ont fait des livres de leurs écrits. Hulki Aktunç n’a pas eu cette occasion, il est décédé avant. Dans un entretien que nous avons réalisé ensemble dans les colonnes de ce journal, tu as fait une révélation importante en affirmant : «  Istanbul n’est plus la ville où je retourne, mais la ville où je vais ».  C’était ton premier pas vers la « citoyenneté du monde ». Sauf erreur de ma part, il y a eu un article un an auparavant dans un quotidien  publié en Turquie sur les « noms d’Istanbul ». J’avais découpé ce texte avec l’intention d’y répondre, mais j’ai omis de le faire par négligence.  Beaucoup disent « Konstantiyye » en parlant de mon journal, alors qu’il s’agit de  « Kostantiniyye », comme précisé  dans le livre de Cüneyt Ölçer sur les monnaies anciennes. Une pièce frappée sous le Sultan Mehmet II après la Conquête  mentionne bien ce nom.

– Tu as écris de Paris et d’Istanbul, qu’il s’agit de « villes-femelles ». Tu ne caches pas ta vision de villes « masculines » ou  féminines ». Et les villes « hermaphrodites » ?

– Si j’avais écrit aujourd’hui cet article, j’aurais qualifié Paris d’hermaphrodite. Dans mon roman « Zaman Bitti » (La fin du temps), et plus tard, dans « Gümüs Gölgeler » ( Ombres d’argent), j’évoque souvent ces caractéristiques des villes. La vie nocturne secrète de Paris, la face inconnue d’Istanbul, les aspects amoureux de Milan, les prostituées de Rome, le côté « hermaphrodite » très remarquable de New York, ainsi que ce que révèle Hong Kong derrière son apparence conservatrice et sa pudeur, en font partie. Dans mon dernier roman en cours d’écriture, « Son darbe »  (Dernier coup) le lecteur prendra connaissances des lieux insolites des villes. Je relate dans mon livre « Notes de Paris » quelques lieux « hermaphrodites ».  Et enfin, je ne peux dire que j’ai rencontré parmi celles que j’ai connues, de ville « mâle », et je n’en suis pas mécontent. Le monde est affranchi, du moins en ce qui concerne les villes, de la dominance masculine.

– Dans ton livre, tu abordes aussi la politique. Que dis-tu, en tant que journaliste et écrivain, de la situation actuelle de la Turquie ?

– La Turquie essaye de se confronter à soi-même, mais elle y arrive mal du fait de la prédominance des traditions nomades. Elle a incroyablement peur. Les gens ont du mal à comprendre leur siècle. Ceux qui dirigent le pays sont loin d’avoir les « qualités » requises pour des hommes d’Etat,  mais c’est le cas dans le monde entier, et la pénurie, voire l’absence de vrais hommes d’Etat  cultivés et de qualité est un problème du monde d’aujourd’hui. La Turquie ne fait pas exception. Les dirigeants de Turquie aspirent à la « dictature ». Ils parcourent le monde entier, mais ils sont dépourvus de connaissances leur permettant de le comprendre. Je fais pour ma part, la distinction entre l’homme futé et l’intelligent. La Turquie fourmille de dirigeants futés,  mais on ne pourrait les qualifier d’intelligents. Par exemple, d’aucuns deviennent camarades avec le chef d’Etat russe, veulent être comme lui, mais ils ignorent la Russie, son Histoire, le mode de comportement des russes. Ils les voient mais ne comprennent pas, car cela exige en fait une large connaissance en littérature, musique,  et arts plastiques. Des connaissances en sociologie et en anthropologie. Les gens confondent constamment les poires et les pommes en Turquie. Nous nous sommes éloignés progressivement d’un Etat de principes, ayant la tête sur les épaules, sachant ce qu’il fait,  avec une vision précise. Nous sommes dans des règlements de compte, mais sans savoir avec qui et pourquoi. Si cela continue ainsi, ce sera dommage pour la Turquie. Il faudra très longtemps pour remettre les pendules à l’heure. Il est temps d’apprendre que tout n’est pas réduit à l’augmentation d’un revenu national. Il faudra aussi comprendre la nouvelle face du colonialisme de nos jours afin d’éviter de se coloniser davantage. Tu connais le proverbe turc : «  Enfonces l’aiguille dans ta propre chair avant de piquer autrui avec un couteau »  Les nôtres  n’ont pas connu d’aiguille, mais ils attaquent à gauche et à droite, avec un couteau à la main. C’est sans issue. Il est difficile de combattre ce genre d’homme. On dit bien qu’il faut un adversaire intelligent…

 


JE N’AI PLUS D’ATTACHE AVEC ISTANBUL

– Tu as appris par Orhan Duru le nom du premier maire connu d’İstanbul. Il s’agit de Proclus. Que diras-tu des pratiques du maire sortant ? Qu’en est-il de l’urbanisation de la ville, et en premier lieu, du projet de grande mosquée chère au premier ministre

– On voit que beaucoup d’eau ont coulé sous le pont depuis Proclus. En répondant à ta question précédente, j’ai évoqué l’incompétence des hommes d’Etat en Turquie. Le maire actuel d’Istanbul est le propriétaire de la pâtisserie la plus connue de la ville, la « Pâtisserie Saray », et il n’est même pas à même d’exercer correctement ce métier. Il a accepté que la pâtisserie change de place, avec un centre commercial érigé à sa place. Je cite aussi l’exemple de la fameuse pâtisserie « Inci » contrainte à fermer ses portes. Tu ne voudrais même pas savoir ce qu’il advient de nos jours de la pâtisserie « Marquise » si réputée d’antan. Que fait la notoriété d’une ville ?  Qu’est-ce qui nourrit son existence ?  Nous ne fréquentons plus, avec toi, le « Café de la Flore » à Paris, car le café est très cher, mais il continue d’attirer beaucoup de touristes, et dès qu’ils prennent le menus en main, ils y voient le nom des célébrités qui sont passées par là, l’assimilent, et cela s’ajoute à leurs connaissances sur la ville. Il ne faut pas sous-estimer  un café ni une pâtisserie. Je n’attends pas des gens qui ont couru derrière un ballon sur des terrains boueux de leur jeunesse, de ceux qui n’ont pas goûté à la vie bourgeoise de la ville, qu’ils comprennent un colosse comme Istanbul. Pour ceux là, seuls quelques images  politiques ont leur importance, telles que  la restructuration de la place Taksim ou la construction d’une mosquée gigantesque. Il s’agit de la culture dont nous ne sommes pas issues, et qui est actuellement dominante en Turquie.  Qu’est-ce qu’ils ont dit d’ailleurs : « Si tu n’aimes pas, tu quittes ! ». Et voilà, nous avons quitté. En ce qui me concerne, je reconnais avoir fait tout ce que je pouvais pour Istanbul.  Je cite le livre sur les « Chansons d’Istanbul », mon exposition de « 40 année d’art » avec l’artiste photographe Çizgen , le journal « Nouvelles de  Constantinople »  et enfin, l’exposition « İstanbul est une aventure » . Tout cela est ancré dans l’Histoire et Istanbul ne peut plus se fâcher avec moi.  

Tu as été curateur de l’exposition « Istanbul est une aventure ». Quelle impression cette exposition a-elle laissée ? Qui l’a visitée ? Qu’a-t-on dit ? Ton attachement à Istanbul ne puise-il pas sa source un tant soit peu dans le fait que tu réside en France depuis longtemps ?

-De prime abord, je dois dire ceci en toute franchise. Je n’ai plus d’attachement à Istanbul. Si j’opte un jour pour poursuivre mon existence en Turquie, je choisirai Izmir. C’est une ville qui a hébergé longtemps les minorités, et qui est pourvue d’une telle culture. Mon intérêt pour la France et mes liens avec ce pays remontent à près de 35 ans. J’habite ici depuis 16 ans, c’est-à-dire plus longtemps que j’ai vécu à Istanbul, et autant qu’à Ankara.  De plus je suis très heureux de me trouver ici. Mon intérêt pour la Turquie, mes liens, puisent leurs sources dans le fait que j’écris en turc et je travaille pour un journal en Turquie. Quand on est journaliste pendant plus de 40 ans, on est forcément spécialisé.

En observant ce qui se passe en Turquie ces dernières années, il semble évident que nous sommes de plus en plus minoritaires. Je ne me définis pas du tout comme «un  intellectuel » mais  poète et écrivain en toute simplicité. Tu dois remarquer que dans mes romans, je ballade mes personnages à travers le monde.  Dans mon dernier roman « Son Darbe » (Dernier coup) en chantier, je tente de relater un tant soi peu  les minorités de Turquie et ceux, comme moi, relégués en situation minoritaire.

Qui a visité et compris le sens de l’exposition ?  Personne, à vrai dire… L’exposition, qui avait lieu sous les portiques, dans la cour intérieure du Palais de Topkapi, était porteuse d’un certain nombre de messages. Sauf erreur de ma part, la première exposition connue dans l’Histoire, celle d’Alexandrie, était également placée sous des portiques. Des représentations d’Istanbul en bronze, étaient alignées dans un ordre déterminé. Cela avait une signification. Les écrits d’Istanbul de nos treize écrivains, composés de treize lignes d’écritures sur bronze ont été offerts à l’Histoire. J’ai retransmis ces textes dans mes « Notes de Constantinople », et leurs traductions en anglais et en français figurent dans le livret de l’exposition. Chaque figure en bronze était bordée des vers extraits de mon livre « Chansons d’Istanbul ». Ces vers ont également été traduits pour le livret de l’exposition. Dans ce domaine, nous devons beaucoup à Tarik Günersel et Beverly Barbey. Les œuvres exposées étaient rassemblées par Semra et Birol Ecer, et il s’agissait là d’un travail sérieux, de longue haleine. Hélas, Birol Ecer qui assumait la partie technique du travail, s’est avéré un homme très grincheux. Pour parler franchement, les tâches entreprises dépassaient le cadre de son imagination, et une fois cela fait, il s’est laissé « griser par le succès », et je me suis retiré ipso facto. Or, j’avais tout préparé afin d’exposer Istanbul à Moscou, à Paris et à Milan. En effet, j’ai exposé plus tard d’autres artistes dans ces villes. Erdem Helvacıoğlu, enfant prodige de la musique électronique, avait composé un morceau de 13 minutes sur le thème d’Istanbul. A l’inauguration de l’expo, il ne nous a pas été possible de disposer en silence des 13 minutes de nos invités, ce qui a été offert ayant suscité plus d’intérêt. C’était dommage.

En somme, l’exposition « Istanbul est une aventure », était une véritable aventure. Elle a été visitée par un grand nombre de touristes, mais pas un seul critique d’art n’a daigné la critiquer ni en faire l’éloge. Que puis-dire de plus ? C’était une simple aventure.

Traduction : Salih Bozok   24 mars 2013

Notes de Salih Bozok :

(1) Après la chute de Byzance, le nom de Constantinopolis (Constantinople, en français) qui désigne la Ville de Constantine, devint Kostantıniyye dans l’époque ottomane. Le nom actuel, Istanbul, ne sera officialisé que quelques années après la proclamation de la République, en 1923.

(2) La statue représentant deux hommes, « Charité fraternelle » fut sculptée en 1865 par Julien Edouard Conny. La deuxième, « Mort de Procris », œuvre de Jean Escoula en 1898, représente Procris dans les bras de son mari Céphale.

(3 ) Suite aux inondations et coulées de boues, la forêt de Rambouillet subit des dégâts importants le 29 décembre 1999.


Kostantıniyye Notları/ Cüneyt Ayral/ Bence Kitap/ 246 s.
    (Notes de Constantinople/Cüneyt Ayral/Editions Bence Kitap/ 246 pages/ Ankara-2012)     
Annexe de Salih Bozok  (statues de Rambouillet)

 

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