INTERVIEW AVEC CÜNEYT AYRAL POUR HÜRRİYET GÖSTERİ 07 MAI 2011 Grenoble

NEDİM GÜRSEL

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Je connais Cüneyt Ayral depuis presque 40 ans. Je peux dire que j’ai pu être proche témoin de ses activités multiples et complémentaires dans leur diversité, dans des domaines variés tels que photographie, poésie, édition-publication, journalisme, récits de voyages et romans.

Son côté écrivain qui se situe au premier plan ces dernières années ainsi que l’apparition de nouvelles éditions de ses livres sur les rayons suscitent particulièrement mon intérêt. Ces ouvrages ne sont pas uniquement des projections de son évolution mais constituent autant de bornes kilométriques d’une personnalité “hors du commun”. Je m’étais déjà exprimé sur certains de ces écrits, et j’estime à présent qu’il est temps d’en faire un bilan.

Nedim Gürsel: Je t’avais connu quand tu étais  jeune photographe. Dans les années 1970 à Ankara, lors d’un dîner chez Madame Hayrünnisa Kadıbeşegil, l’éditrice du magazine Oluşum ”Genèse”. Enis Batur et Figen étaient aussi présents. Ensuite nos chemins se sont croisés à İstanbul, à Nice mais plutôt à Paris. Tu as pris de belles photos, tu as écris des  poèmes. Après ton autobiographie, tes récits ont été publiés les uns après les autres. Etre productif dans différents domaines ne provoque-t-il  pas en toi une certaine dispersion?    

Cüneyt Ayral : En fait,  je me suis toujours défini “poète”. Mes poèmes sont bons ou pas, c’est autre chose et  c’est au  lecteur d’en décider. Par contre. C’est surtout la définition donnée par mon maître İlhan Berk  qui a joué un rôle déterminant dans ma vie. Il m’avait désigné comme: “l’ouvrier souterrain de la poésie”. Un vers de Vüs’at O. Bener, “les enfants dans leurs uniforme noirs de mort” a également beaucoup influencé ma poésie. Il me l’avait lu un matin d’Ankara, en regardant par la fenêtre. Quant à mon passage à la prose, cela est en rapport avec  une demande faite par les Editions Elma à Ankara qui m’ont proposé de rédiger une autobiographie, suite à un reportage de Şermin Terzi me concernant, dans le quotidien Hürriyet, en 2001. Je ne mentirai donc pas, en affirmant que mon évolution vers la prose est due  à  « une commande ».

Je me suis beaucoup amusé en écrivant mon livre YOLCULUK “Le voyage” mais cela m’a beaucoup ennuyé aussi. Les  250139_108778839211485_5298400_ncritiques positives des lecteurs m’ont encouragé et m’ont poussé à essayer la prose. Cependant, la question principale était toujours “par où commencer et par quoi”. Mon amitié, ma camaraderie avec toi ainsi que nos longues conversations sur la littérature m’ont beaucoup appris. Je peux donc dire que tu as été en quelque sorte “le vecteur” de mon orientation vers le roman et les récits.

Dans la prose, je suis souvent critiqué en raison de mon habitude à “exprimer beaucoup de choses  avec peu de mots”, que j’ai hérité de Vüs’at O. Bener. Il est presque  impossible de trouver de longues descriptions ou des phrases sophistiquées dans mes livres. Si je compare mon écriture dans différents genres de la prose, J’écris plus ou moins de la même manière dans tous ces genres, et je ne rencontre pas tellement de difficulté, qu’il s’agisse d’un article de presse analysant le quotidien, d’une autobiographie parlant du passé ou de la fiction d’un roman.

N.G.: Dans “Les Chansons d’Istanbul”, tu avais conté tes observations sur la ville. Ensuite, tu as publié le journal “Kostantıniyye”. Maintenant que tu vis à l’étranger, comment vois-tu  aujourd’hui Istanbul, de l’intérieur et de l’extérieur?

C.A. : A vrai dire, j’ai regardé une seule fois Istanbul de loin. Cela a été  après quatre ans d’exil volontaire. C’est là que j’ai249359_108779082544794_5568264_n remarqué pour la première fois, le grand changement intervenu et la dynamique nouvelle de la ville. J’en étais franchement stupéfait. Depuis, je continue de résider à l’étranger.Il m’est arrivé toutes sortes de choses à Istanbul, pratiquement tout ce qui peut arriver dans la vie à quelqu’un. J’ai même été kidnappé, poignardé et frôlé la mort dans cette ville.  Je préfère depuis ne pas regarder Istanbul de l’extérieur et vivre pleinement le lieu où je me trouve. Mais quand j’y vais (comme tu avais dit toi-même une fois, Istanbul ce n’est plus la ville où je retourne, c’est une ville où je vais), et à ces moments là, nous nous regardons et j’écoute Istanbul.

Voyez  ce qu’a affirmé  le Premier Ministre, à la tête de ce pays depuis 10 ans à propos du projet MarmaraRay qui, à mon avis, est très important pour Istanbul. Il a dit en substance : “ le projet prend du retard car ils arrêtent les travaux à cause des poteries et vaisselles”. Une mentalité qui traite les œuvres archéologiques de “poterie” est en train de gouverner la Turquie. Que pouvons-nous espérer de bon pour cette ville qui est l’une des plus importantes au monde du point de vue historique, dans un pays dirigé par ce genre d’homme?

Il y a deux ans, J’ai effectué des trajets sur le Bosphore au moyen de navettes maritimes et pris des photos de la Gare de Haydarpaşa et de la Tour de Léandre. Nous pouvons comprendre la nécessité pour une ville,  de mettre fin à l’activité d’une gare historique.  Il y a un exemple à Paris, il s’agit du Musée d’Orsay. Mais, franchement,  je n’ai plus la force de combattre une méthode de pensée  qui tente de  transformer un monument historique en hôtel, centre commercial ou centre d’affaires.  Le pouvoir en place est hostile à l’art et aux artistes. Il est liberticide.

Aujourd’hui, toutes les marques du monde globalisé ont pris place  à Istanbul, le bonbon traditionnel Akide, le lokoum de Hacı Bekir ont perdu leur saveur d’origine, Sultan Ahmet et ses boulettes  de viande sont assimilées à la culture fast-food, les grands centres commerciaux éloignent les citoyens du Bosphore ou de Sarayburnu, et les côtes de Marmara, de Sirkeci à Bakırköy, sont devenues des espaces de barbecue…  Pourquoi vais-je  regarder cette Istanbul?

Ce qui fait d’une ville “une ville” c’est avant tout ses habitants. Où sont-ils?

N.G. : Tu peux raconter l’aventure du  Kostantıniyye et tous ses périples?

C.A. : Je pense que le journal Kostantıniyye Haberleri Gazetesi, figure parmi  les meilleurs exemples du journalisme local en Turquie. Aujourd’hui, il sert de matériel d’enseignement dans des universités étrangères, et ses collections y sont archivées.

J’ai publié ce journal pendant 5 ans et j’ai dépensé 768 000 dollars américains au total. Si j’avais gardé cet argent pour moi au lieu de le dépenser pour le  journal, j’aurais pu avoir actuellement une vie sans aucun souci financier, mais il s’agissait d’un choix et j’ai toujours assumé ma décision. Le journal a été interdit par “notre Etat” sous prétexte de “rappeler Byzance, ancien nom d’Istanbul en grec, et heurter de ce fait la morale établie”. Les bureaux de la rédaction ont été perquisitionnés par des policiers portant des armes automatiques. Cela nous a amené à changer  le titre du journal et à continuer sous le nom de “ Nouvelles de Notre Ville”, et nous avons déposé un recours à la  Cour de Cassation. Nous avons eu gain de cause. La préfecture d’Istanbul, demanderesse dans l’affaire, n’a pas fait recours. Aujourd’hui personne n’a honte de prononcer les mots de ”Konstantiniyye”,  de “Constantinople” ni de “Byzance”. Les citoyens ont récemment choisi la couleur pourpre de Byzance pour les bus de la ville. Je me demande parfois  si cette ville n’est pas en quelque sorte, une espèce de force majeure abstraite imprégnant les êtres au plus profond d’eux-mêmes.

Il n’en reste pas moins que Kostantıniyye Haberleri Gazetesi constitue un document important grâce à ses écrivains qu’on pourrait qualifier du “haut du rang” qui ont réfléchi  et écrit pour Istanbul. Je continue d’être fier de l’avoir publié. Le reste n’a aucune importance.

N.G. : Je te pose la question en tant que romancier qui n’a jamais écrit de poème mais qui a beaucoup écrit sur la poésie.  Comment s’est fait ton passage de la poésie  à la prose? Etait-ce un passage douloureux?

C.A. : Je ne peux parler d’un passage, donc il n’y a pas eu de douleur. La poésie, au-delà d’une forme d’écriture, est pour moi un “mode de vie”, une manière de sentir, de voir ce que tu regardes et de l’interpréter. Je pense qu’il est possible de voir cette poésie dans mes romans. Je ne fais pas d’effort pour inclure la poésie dans le roman,  mais comme il s’agit d’un mode de vie, cette sensation apparaît systématiquement dans tout ce que j’écris. La seule chose qu’il faut souligner c’est que le roman est peut-être plus attractif.

La poésie est l’art traditionnel de nous exprimer, mais on trouve de moins en moins de lecteur. Les éditeurs, de plus en plus industrialisés, n’aiment pas tellement publier des “livres de poésie” car ça ne se vend pas. Ce n’est pas pareil pour un roman. Ses  lecteurs sont beaucoup plus nombreux et il est plus facile de les atteindre, communiquer avec eux. Prenons 574579_276207075801993_1249568800_nl’exemple de mes poèmes écrits sous le titre de 7 Tangos qui ont été mis en scène en Argentine par Mario Morales. Une peintre turque, Melek Atakan,  a peint des tableaux pour chacun de ces poèmes. Il y a eu une exposition. Faute de moyen financier, le spectacle ne pourra pas venir en tournée à Istanbul. La poésie souffre de  ce genre de problèmes.

Si l’on considère l’écriture comme une aventure, les douleurs d’accouchement pour les deux genres, poésie et prose, sont presque identiques. Quant à moi, j’ai deux positions différentes concernant roman et poésie. Dans un roman, je peux changer ce que j’ai rédigé,  mais le poème restera tel quel, comme  je l’ai écrit la première fois. Il m’est impossible de le retoucher ou le changer. J’ai une relation tendue avec la poésie, alors que mes relations avec la prose sont beaucoup plus amicales et souples.

N.G. : Tu as vécu longtemps à Paris, ainsi qu’à Nice. Tu as publié des récits de voyages. Ces villes t’ont marqué.

C.A. : La ville qui m’a impressionné le plus a été  Hong Kong. Je n’ai pas beaucoup écrit sur cette ville pour le moment mais je pense que cela viendra prochainement, sous la forme  d’un roman peut-être.

Une autre ville a été Mexico D.F,  où j’ai séjourné une dizaine de jours.  J’aimerais beaucoup y retourner, je rêve d’habiter un moment au Mexique.

Bologne,  en Italie,  a aussi une place privilégiée dans mes souvenirs. J’en parle de temps en temps dans mes romans. Dans mon livre de cuisine qui sortira prochainement, il y aura quelques indices concernant cette ville.

La ville de Hong Kong m’a subjugué par l’odeur de cuisine qui l’imprègne, l’ambition, la vélocité de ses habitants ainsi que leur façon de voir la vie. Je n’ai jamais eu de foyer à moi dans cette ville, ayant toujours vécu dans des hôtels, mais j’ai beaucoup appris de “la vie au foyer” en rendant visite chez eux, à mes amis. J’ai effectué de longs séjours dans cette ville, aussi bien à l’époque de l’hégémonie anglaise, qu’après la rétrocession à la Chine.  J’ai observé leur intégration à cette transformation, cette différenciation, tout en conservant leur identité et leurs caractéristiques hongkongaises. Ça m’a toujours impressionné. J’ai pris beaucoup de notes sur cette ville dans mes journaux intimes et je sais que ces souvenirs cuneytayralbannerapparaitront un jour dans mes écrits. Tu sais que mes archives font à peu près quatre mètre cubes et demi!

Venons-en à ma relation avec Paris et Nice que tu as dissimulée entre les lignes de ta question brève.

J’ai habité Nice pendant 8 ans, mais si tu me demandes le nom d’une rue par exemple, il est tout à fait possible que je ne puisse y répondre. Cette ville ne m’a pas tellement marqué, alors que ma relation avec Paris, remonte à 35 ans environ. Quiconque aura habité sans interruption la Rue de Turbigo pendant 4 ans, en sortira  forcément impressionné.

Mon roman Zaman Bitti (“Le temps est fini”) commence par un regard de la fenêtre de mon appartement de la Rue de Turbigo et se termine au même endroit. Dans mon livre Les notes de Paris, j’ai beaucoup écrit sur cette ville et continue 332767_2590082279187_1468527495_3095094_2053916347_od’écrire. Les notes de Paris 2 viennent de sortir en librairie .Ce livre contient surtout des essais que j’ai rédigés à Paris et à Nice.

Paris c’est ma liberté! Je me sens “chez moi” dans cette ville. Les quasis totalité de mes amis y sont. Paris, c’est la ville où l’on peut vivre loin de tout préjugé,  tel que “chacun  voudrait se décrire soi-même”, où personne ne jette un regard critique sur l’autre (ou, tout au moins, je ne perçois pas ce regard) et aussi Paris est-elle  la ville où j’ai réussi à élever mes enfants, et ce n’est pas la moindre des choses. Si j’ai plus de souvenirs à Paris qu’à Istanbul c’est une autre histoire. J’ai plein de souvenirs d’Istanbul qui me chagrinent et me fatiguent alors que Paris, c’est juste le contraire.

N.G. : Si on retourne à tes “Notes de Paris”, nous pouvons dire que cette ville a une place à part pour toi. Pourquoi?

C.A. : Je constate que tu ne te contentes pas de ma réponse précédente, puisque tu reviens en force avec une nouvelle question sur le même thème…

J’ai fréquenté le Café de Flore à Paris pendant 31 ans.  Maintenant je ne peux plus, car c’est devenu trop cher! J’ai vécu dans la Rue Saint Sulpice, la Rue des Saints Pères, la Rue de Turbigo, la Rue de la Convention. J’ai connu ici tous les plaisirs et  voluptés que la vie nous offre. J’ai appris ici ce qu’est une prostituée, un homosexuel, un sadique, un  masochiste, une lesbienne… C’est ici que j’ai appris la joie de  “manifester” librement dans les rues et d’en récolter les résultats positifs. J’ai vu ici, par ma propre expérience, que l’Etat existe pour le peuple, et que cela n’est pas un mot vide de sens comme en Turquie. En tant qu’artiste, j’ai eu  la considération et le respect que je n’ai pu avoir dans mon pays natal… Que dire de plus?

Je vais te raconté une anecdote. Dans mon autobiographie, Yolculuk,  j’ai relaté des moments vécus de ma vie, et je me suis permis de citer des personnes sans cacher leurs noms. Une de ces personnes ayant  porté plainte  j’ai été convoqué au cabinet du  procureur de la République à Paris pour une déposition. Il était  étonné quand il a compris que j’avais relaté la vérité avec des preuves à l’appui et citant des témoins… Il a ajouté sa propre appréciation et renvoyé cette déposition en Turquie. A la fin j’ai écopé d’une peine,  mais ils n’ont pas réussi à saisir mon livre. Je pense que cela pourra être une réponse suffisante à ta question “pourquoi?”.

N.G.: Dans ton autobiographie, tu parles de ton enfance, de ta famille et de tes proches. Ce livre reflète-t-il tout ton vécu ou y aura-t-il  une suite?

C.A.: Tu me connais bien, il n’est pas difficile de deviner la réponse que tu veux avoir. Non, je n’ai pas tout écrit tout dans ce livre. Yolculuk est plutôt un questionnement axé sur la justice. J’ai essayé de faire ressortir l’injustice en Turquie à travers un récit amusant du vécu. Nous sommes en train de parler d’un livre où j’ai eu le courage de raconter l‘histoire d’un échec. J’ai donné un certain nombre d’indices sans aller plus loin. Je n’ai pas parlé du tout de certains détails de mon vécu et je sais que je n’en parlerai jamais.  Ce n’est pas un refus de confession,  je pense au contraire, qu’il n’y a aucun sens à parler du succès, et qu’il n’est pas utile de capitaliser  en matière à orgueil certaines choses vécues.

Il y aura une suite. J’ai un projet de livre autobiographique relatant les  Maisons et Hôtels dans lesquels j’ai vécu. Dans le premier ouvrage autobiographie, il s’agissait d’un regard critique sur la justice.  Ici, je vais tenter parler de l’Histoire contemporaine et de la sociologie de ces 60 dernières années, à travers certaines séquences de ma vie, dans ce contexte. Mes lecteurs pourront ainsi se confronter  aux  changements qui ont eu lieu à Istanbul, Hong Kong, Paris, Nice, Sri Lanka. Je travaille là-dessus et j’espère que ce sera une œuvre d’une certaine consistance. Je tâche de faire en sorte que cela soit un document témoignant de la transition au 21ème siècle.

N.G. : Dans “Gümüş Gölge” (“L’ombre d’argent”), tu écris sur un travesti. Quel était ton but? Créer un caractère marginal, ou briser les tabous, combattre les valeurs traditionnelles?

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CA. : La manière dont le “travesti” est perçu en Turquie et dans d’autres pays est différente. Nous apercevons en Turquie, des travestis qui se prostituent majoritairement dans les rues à Antalya, Adana, Bodrum, İzmir, Ankara, Eskişehir ou Bursa. Il y’en a aussi comme Huysuz Virjin (Virgine la revêche) comédienne de son état, Bülent Ersoy et feu Zeki Müren, figures emblématiques de la chanson. Ils ont leurs différences, bien sûr. Zeki Müren était un  “crossdresser” tandis que Bülent Ersoy est un transsexuel. Virgine est un  “crossdresser” sur scène, et j’ignore tout de sa vie quotidienne.  Ces trois exemples cités sont très appréciés en Turquie, ils enthousiasment le public et battent des records d’audience. L’idéologie officielle peut toutefois les condamner à exil, comme dans le cas de Bülent Ersoy, et changer le nom de la rue “Sormagil” à Istanbul, où se concentrent un grand nombre de travestis, en rue “Başkurt”.

D’autre part, les travestis travaillant dans la rue risquent d’être victimes de sévices de la part des forces de sécurité à l’image de ce policier  surnommé “Süleyman le tuyau” à cause de son habitude à cogner avec un tuyau en caoutchouc.  Ils sont traqués par des agents de sécurité ou  condamnés à payer des amendes. Parfois, ils sont victimes d’assassinats dont les auteurs ne sont pas condamnés comme il se doit. Le plus affligeant dans tout ceci, c’est qu’une vedette transsexuelle comme Bülent Ersoy, appréciée et acceptée de la société,  ne descend pas dans la rue pour soutenir ces gens et faire l’avocat de leurs souffrances. Il y a de quoi se poser des questions concernant la Turquie.

Cependant, je connais un médecin transsexuel qui exerce dans un hôpital public avec son identité de femme, et qui combat pour les droits de ses semblables dans le cadre de certaines associations.

Après ces remarques, venons-en au roman “Gümüş Gölge”. Le lecteur y trouvera les histoires d’amour d’un travesti turc devenu “prostitué de luxe” à l’étranger, et des informations “hors du commun” sur les différents modes de vie sexuels en Turquie. Ceux qui auront lu ce livre  regarderont d’un autre œil les gens qu’ils rencontreront dans la rue, et s’interrogeront probablement sur leur propre vie, leurs fantasmes refoulés et leurs aspirations, et se rendront compte qu’il n’y a pas de place à “l’impossible” dans la vie humaine. Cette “pression sociale du quartier” que nous vivons à l’heure actuelle dans l’ensemble de la  Turquie est devenue tellement oppressante que je ne peux imaginer un écrivain en Turquie penser créer une typologie aussi marginale.  Cela équivaudra en soi à la mise en cause des valeurs traditionnelles. L’homme du 21e siècle ne peut plus vivre sous cette oppression. Tous ceux qui vivent en société doivent se rendre compte de la différence des uns et des autres, assimiler ces différences et apprendre à vivre avec.

N.G. : La Turquie est devenue un pays de plus en plus conservateur. Qu’en penses-tu? Pouvons-nous dire que ta position est atypique?

C.A. : Toute ma vie, j’ai préféré être “moi-même”, et cette position a été qualifiée « hors normes » tant dans la famille que dans la société. Je ne sais pourquoi d’ailleurs. Peut-être le désir de “vivre l’avenir” en mon for intérieur m’a-t-il poussé à ce genre de comportement. Je n’en sais rien, je n’y ai même pas réfléchi. Chaque fois que je me regardais dans la glace, je n’ai jamais réussi à me voir autrement, alors que mon entourage me captait toujours différemment. De ce fait, je n’ai jamais pu vivre pleinement mes amours, ni accomplir pleinement ce que j’ai entrepris. A ce propos, les personnes avec lesquelles je m’entends à merveille sont sans aucun doute, ma fille Roxane et mon fils Sinan. Tous les deux ont réussi à m’accepter et aimer “tel que je suis”. Pour répondre à ta question, oui, “ma position est atypique, je suis atypique!”.

Je n’ai jamais nié mon “anarchisme” sur le plan idéologique. Si j’écoute souvent la chanson écrite pour l’anarchiste italien Pinelli afin d’apaiser mon âme, il  doit y avoir un lien, de même qu’en ce qui concerne mon admiration pour Tchaïkovski.

Quant à la Turquie, il s’agit d’une société composée de gens très différents. La population a un passé nomade, et le pays connait des migrations forcées du fait des villages dévastés au cours des dernières années. İstanbul constitue une métropole, point d’aboutissement de ces migrations internes. En conséquence, toutes les caractéristiques du nomadisme sont inhérentes aux êtres humains issus de cette société, et notre “conservatisme” doit être considéré d’un point de vue particulier.

Le problème de “voile“ existait-il 20 ans auparavant? Bien sûr que non! D’où il sort ce problème à l’heure actuelle? De la dimension du pain…..

Dans une société où la distribution des revenus n’est pas équitable, et qui a pour “caractéristique principale” le nomadisme, les gens votent selon la dimension du pain, la part qu’ils ont du gâteau. Ils se comportent selon le bon vouloir de ceux qui “redimensionnent les parts”, et sans se poser trop de question. Tout le monde s’en moque éperdument, et quand les portes sont closes, les “ombres d’argent” commencent à se refléter sur les murs à défaut de déambuler dans les rues….

N.G. : Je laisse cette dernière question à ton initiative. Si tu souhaites que je te pose une autre question, je te laisse le soin d’y répondre également. J’avais placé un vers de Baudelaire en épigraphe de mon récit “Öğleden Sonra Aşk” (L’amour dans l’après-midi) : “je suis la plaie et le couteau”. Qu’en dis-tu? Poses toi une telle question qui interroge Cüneyt Ayral de A à Z, sans faux-semblant, sans mettre le ballon en touche. “

C.A. : Si cela m’était venu à l’esprit plus tôt, j’aurais mis ce vers de Baudelaire en épigraphe de mon roman “Gümüş Gölge” !

La seule question que je pourrais me poser pourrait être celle-là: “n’es-tu pas enfin fatigué d’être toi-même?” La réponse aurait été : “Je suis très fatigué!”  Cependant, je ne me suis jamais passé de moi-même, et certains l’ont qualifié d”égoïsme”, et d’autres ont fait avec, en se rendant à l’évidence. Il y’en a eu qui ont tenté de partager un semblant de vie commune. Je les ai accueillis tous avec beaucoup d’affection.

Je me suis beaucoup fâché avec certains, j’ai eu de la rancune, mais j’ai tout exprimé par la parole sans rien intérioriser. J’ai préféré oublier certaines séquences de ma vie qui ne m’ont pas rendu heureux, qui m’ont fait souffrir physiquement, et j’ai opté pour le silence. J’ai réussi à le faire jusqu’à ces dernières années. Avec l’âge, mes ressentiments avec le passé ont resurgi et j’ai commencé à régler mes comptes avec une partie de ceux qui m’ont pris pour un imbécile.

Tu me connais depuis près de quarante ans. Tu te rappelles ces temps où j’envoyais mon chauffeur te chercher chez toi, de même que ces longs périples à pies où nous cherchions ensemble un restaurant chinois. N’avons-nous pas découvert ensemble les endroits les plus mal famés de Paris, réussi à coucher sur papier quelques lignes d’écriture sur chaque lieu découvert? N’avons nous pas épilogué ensemble, dans nos moments de colère et de dépit, sur ceux qui nous ont couvert d’insultes, pour les pardonner ensemble, aussitôt retrouvés les moments d’apaisement? Tu te souviens sûrement de tes lamentations en trouvant chez moi un interlocuteur en tes jours de détresse, et de mes jours d’euphorie quand je suis venu te chercher en te disant: “allez, on y va!”. Nous existons tant que nous pouvons encore partager avec les lecteurs les échos que nous avons laissés dans les assommoirs d’Istanbul, les bas fonds de Paris, les cafés du bord de mer à Nice et sur les murs épais du château de La Napoule.

Je ne mettrai pas le ballon en touche.

J’ai toujours aimé épater les autres. Je n’ai jamais été triste pour avoir perdu ma fortune, ma richesse matérielle à la taille d’un empire. Quand je me suis rendu compte d’avoir hypothéqué l’avenir de mes enfants, j’ai souffert en mon for intérieur. Ils ont eu beaucoup de compréhension à mon égard, et ils ne m’ont jamais jugé (du moins, jusqu’à présent)…..

On a dit que j’étais amoureux de l’amour. Pas du tout! J’ai toujours été amoureux de quelqu’un, sans vraiment réussir à en parler et à vivre cet amour. La responsabilité en incombe simplement au fait que “j’ai toujours été moi-même”.

Comme je l’ai déjà dit, j’ai considéré la poésie comme un mode de vie, dans tous ces détails. Ecrire pour moi, est une “nécessité” au même titre que manger et boire de l’eau. Quand je n’y arrive pas, je considère ces moments comme “inexistants”.

J’ai pensé qu’il était plus important d’aimer que de faire l’amour….

J’ai connu beaucoup de monde, mais j’ai eu peu d’amis, et cela m’a toujours rendu triste….

Est-ce suffisant?

Traduction : Salih Bozok

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