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MES RÉPONSES AUX QUESTIONS DE NEDİM GÜRSEL

 

Nedim Gürsel : Dans la préface à Kambur, tu poses la question de “ta révolte”. La poésie en soi n’est-elle pas une forme de révolte?

Cüneyt Ayral: Comme je l’ai affirmé dans différents lieux et à multiples reprises, la poésie constitue pour moi un mode de vie. Je peux acquiescer à tes dires, car ,au fond, j’ai l’âme “anarchiste”. Cependant, quand j’ai publié en 1974 mon recueil de poêmes “Başkaldırma” (Révolte), j’étais un jeune homme de 20 ans, il m’était arrivé plein de choses en dépit de mon jeune âge et j’éprouvais un sentiment de peur. A l’époque, je n’avais pas la conscience du fait que la peur en soi est un produit de soi-même et je ne connaissais pas l’état de “sans peur”. Etais-je en état de révolte contre le départ de ma bien aimée, contre les restrictions à mes libertés infligées par le pouvoir politique ou contre le non versement de mes cotisations d’assurances sociales par l’établissement public qui m’employait? C’est pour dire que mes sentiments étaient confus. Le livre a été publié à une époque où je ne savais pas qu’il fallait faire du chemin pour prendre conscience des choses. A l’heure actuelle où Kambur rencontre ses lecteurs, je suis beaucoup plus serein, et je fais la part des choses, et ma révolte poétique se transforme en “discours”. Je peux donc affirmer que je me trouve à une croisée de chemins où je choisis un état de révolte axée sur l’amour d’autrui, plus qu’une ire passionnelle inhérente à la révolte.

N.G.: Tu considères le poême comme un objet que tu portes en toi, et qui doit absolument se détacher de ton esprit pour acquérir son autonomie… Peux-tu expliquer?

C.A.: Tu manges quand tu as faim, et tu exprimes ta colère en criant ou en pleurant de tristesse…. Il s’agit des modes d’existences de l’homme. Comme la poésie est mon mode de vivre, je veux écrire, et que cela se détache de moi. S’il s’agit d’un cri, ou d’une plainte, il faut que cela soit entendu…

N.G.: Tu as 40 années de littérature et de journalisme derrière toi. Que peux-tu dire, en regardant en arrière, et avant de faire du chemin au delà de ces 40 années?

C.A. Nous avions célébré ma 40e année dans la littérature en 2009, à l’occasion d’une exposition de poésie et de photo à Istanbul, c’est à dire avec les photos de Gültekin Çizgen et mes pôemes. Cela fait maintenant 45 ans. Je pense que dans le domaine du journalisme, cela fait 47 ans déjà. Il faudra pour m’en assurer, que je consulte mes archives lointaines et trouver la date de publication de ma première info… Ce que j’ai réalisé de plus important en matière de journalisme, c’est d’avoir publié le journal “Kostantıniyye Haberleri” pendant 5 années. Tu as contribué toi-même à cette publication, en même temps que nombre d’écrivains chevronnés et de littéraires qui ne sont plus de ce monde actuellement. J’ai la conviction d’avoir été aux avant-postes d’une activité collective de grande importance pour Istanbul.

Quant au domaine littéraire, j’ai publié 18 livres, avec Kambur, mais ma voix n’a pas été assez entendue. J’estime que je n’ai pas suffisamment rencontré de lecteurs. Bien sûr, il n’y a plus beaucoup de différences, de nos jours, entre vendre des livres ou vendre des citrons par exemple. On connait les chiffres de ventes des revues littéraires. On sait aussi le nombre de critiques littéraires en Turquie capables de vous mettre plus bas que terre. D’autre part, les gens ne sont pas tellement d’humeur à lire des romans ou des poêmes, dans ce climat politique…. Je pense avoir devant moi, encore 10 ou 15 années à écrire. Autant regarder de l’avant, plutôt que de regarder en arrière..Telle est ma pensée.

N.G.: “Kambur” utilise un langage différent du recueil “Chants d’Istanbul”. Ce nouveau langage peut-il être interprété comme le précurseur d’une nouvelle conception, par rapport au passé?

C.A.: Non, ce n’est pas le précurseur d’un nouveau langage! J’utilise trois langages différents en poésie. Tu peux retrouver dans le recueil “Mürekkep Kâat ve Sen” (Encre, papier et toi) le même langage que “Kambur”. Les “Chants d’Istanbul” constituent un essai en soi, et je disais, il y a quelques jours à peine, à ma chère Iklil, en marchant avec elle dans la rue, que je voulais essayer la même chose avec Paris. Il y a également un langage “narratif” utilisé dans ma poésie à contenu politique… Je ne crois pas que ma poésie soit marquée par des différences de conception très profondes et discriminantes. Si c’était le cas, cela signifierait des changements dans mon mode de vie…..

N.G.: “Kambur” comporte des poêmes courts. Je me rappelle qu’auparavant, tu écrivais également des poêmes narratifs. Une concentration, un désir d’aller à l’essentiel seraient-ils à l’origine de ce raccourcissement?

C.A.: Mes poêmes sont généralement courts et concentrés. Tu verras dans mes romans également, que je n’aime pas les longs discours. Dans mes poêmes, je cherche d’une manière générale, à créer une communion d’esprit avec le lecteur, en utilisant des vers fragmentés et chargés de sens, et j’attends que le lecteur sensible à ma poésie interprète à sa façon les mêmes vers en les adaptant à son propre mode d’existence. Ce que tu appelles “narration”, c’est le recueil des “Chants d’Istanbul” et il s’agit d’un essai à part. J’ai également écrit quelques poêmes spécifiques dans le même genre, mais ils ne sont pas déterminants…

N.G.: L’amour constitue le fil conducteur de ton dernier recueil. Les sentiments semblent se mettre au premier plan, tandis que l’érotisme est en retrait. Pourquoi?

C.A.: La femme et l’amour constituent généralement le fil conducteur de ma poésie, parce que je crois depuis toujours, que les amours me permettent d’exister. Le rôle déterminant de cet élément dans ma vie est extrèmement profond. Dans mes romans, il m’arrive d’utiliser l’érotisme au niveau “pornographique”, et cela me procure un plaisir particulier, car j’aime “beaucoup” dire ce que l’on rechigne à dire en général. J’ai toujours été hanté par un certain sentiment que la poésie devait rester “intouchable”, un sentiment peut-être lié au soucis de préserver la poésie “du mal”(!). J’aime bien écouter les poêmes acérés de Küçük Iskender, surtout quand illes récite lui-même. L’érotisme de mon maître Ilhan Berk m’a mis en émoi et influencé, au point de m’inciter à tenter des essais. Etant de ceux qui manifestent leur amour au “toucher”, dans leur vie quotidienne, je n’ai peut-pas encore écrit de poêmes plus “enragés”….Comme je le dis depuis le début, c’est le mode de vie, et on ne peut savoir d’avance ce que l’avenir nous réserve.

N.G.: Dans un environnement dominé par le roman, quel est le sens de la persistance en poésie, de continuer d’écrire des poêmes ?

C.A.: J’écris aussi des romans, et je pense que tu aimeras quand tu liras celui que je suis en train d’écrire…La poésie est notre art traditionnel, je la porte et la sens en mon for intérieur, et j’écris des poêmes quand cela déborde de moi. Je ne travaille pas sur des poêmes comme je le fais pour un roman ou un texte sur un sujet quelconque. Le poême déborde, et se repose ensuite dans un coin, pour retrouver son élan et s’achever. C’est différent des romans ou des livres de cuisine que j’écris, et pour lesquels j’use de mon temps de travail… Je ne continue pas d’écrire des poêmes, mais vis avec la poésie ou comme la poésie..

N.G.: Dans ces poêmes, il y a quelques références à Paris. Je veux demander à Cüneyt Ayral, auteur des “Notes de Paris”, comment cette ville l’a influencé?

C.A.: Pour le moment, Paris et Karaburun, bourgade d’Izmir, constituent les deux seuls endroits au monde où je puisse écrire en toute quiétude. Il fut un temps où j’ai écrit des poêmes à Ankara, à Istanbul, à Weymouth en Angleterre, et même dans le vacarme de Hong Kong. Mon premier roman, je n’ai pu le rédiger qu’à Paris. C’est la raison pour laquelle l’appartement du n°48 de la Rue Turbigo à Paris où j’habitais fait partie des lieux déterminants dans ma vie d’écrivain. Je ressens la même passion et la même quiétude dans l’écriture chez un ami à Karaburun. Paris est une ville à part entière qui “fait écrire”. Rien qu’à voir le nombre de plaques apposées sur les immeubles, on s’aperçoit du grand nombre d’écrivains étrangers ayant vécu et écrit à Paris. Serait-il judicieux de qualifier cette ville de “magique”? Ma relation à Paris remonte à plus de 35 ans. Si, à chacune de mes ballades en ville je me sens en émoi, et aperçois quelque chose de nouveau, si la perception d’une quelconque nouveauté me permet de composer quelques nouvelles phrases…. Je suis en train d’écrire un nouveau livre, mais je n’ai pas encore trouvé de titre. J’écris “les Rues de Paris”, avec l’espoir d’y trouver une réponse précise à cette question.

N.G.: Le poême dédié à Hrant Dink se distingue particulièrement des autres poêmes du recueil. Tu te réfères à la vie politique actuelle. Qu’est-ce que cela ajoute à tes poêmes d’amour sentimentaux et sensuels?

C.A.: Dans ton dernier roman intitulé “Yüzbaşının Oğlu”, tout en faisant l’amour avec la mère de ton camarade de classe, tu attaques sans pitié le premier ministre que tu regardes à la télé. La réponse à ta question réside à mon avis, dans ton roman…

 

Traduit par Salih Bozok

Edité par Beverly Barbey

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L’ARTICLE DE GÜLTEKIN EMRE CONCERNANT MON LIVRE “KAMBUR”, PUBLIÉ DANS LE NUMERO D’AVRIL 2014 DE LA REVUE LITTERAIRE “VARLIK”

 

Le “Kambur” (Bossu) de Cüneyt Ayral ne prête pas à confusion avec le livre de même nom de Necati Tosuner, car il s’agit d’un recueil de poêmes. Cüneyt Ayral poursuit en silence la poésie d’une “révolte” anarchisante à travers ses sentiments et son vécu. Ses poêmes de ‘Şiir Mezarlıkları’ (Cimetières de poêmes) sont l’expression d’une autre “révolte”, celle de la confrontation de la poésie avec le reflet de la vie dans son miroir.Le “Journal de Konstantiniye” était publié pour attirer l’attention sur la Ville d’Istanbul en pleine dégénérescence et dissolution, en voie de “provincialisation” et en perte d’identité avec sa transformation en un immense terrain à bâtir. ‘İstanbul Şarkıları’ (Chansons d’Istanbul) constituaient une ode à Istanbul en voie de disparition. Une harmonie de la voix et de la musique dans ‘Opus 7, Birinci Nar senfonisi’ (Première Symphonie de la Grenade) entr’ouvrent la porte de la poésie. Les poêmes chargés de sentiments de ‘Lodos-Leandros-Lakhesis’ , puis l’ensemble de sa poésie avec ‘Mürekkep Kâat ve Sen – Şimdi Şiir Zamanı ‘ (Encre, papier et toi – C’est le temps de la poésie) surviennent en contemplation de soi. Ilhan Berk le qualifie de “travailleur souterrain de la poésie” et cela est vrai. En menant sa vie dans la nostalgie des siens en silence et dans les contrées lointaines, où le pays et les êtres aimés sont toujours présents dans ses pensées, il accumule des poêmes en son for intérieur. Les vers et les images forment une bosse, sous la forme d’une charge difficile à supporter. Il fait le choix de vivre en France, ne supportant plus la répression, les atteintes aux droits et aux libertés dans notre pays. ‘Kambur’ est composé de quatres parties: “40 Yıl Sonra” (40 ans après), “İklil’e Şiirler”(Poêmes à Iklil), “Aşkın Özel Tarihi”(Histoire privée de l’amour)  et “Kambur”(Bossu).  Dans ce recueil publié 40 ans après l’édition de son premier livre, Cüneyt Ayral cherche refuge dans la magie des mots. Le poête salue ainsi ses lecteurs avec de nouveaux poêmes qui expriment la révolte et la contestation, avec une bonne dose de sentiments bien distillés, et structurés sur la base d’une philosophie et des observation solides. Les vers sont composés de demi-strophes courtes et poignantes : “La marque/ Ta marque!∕ Telle l’empreinte/ Du fer incandescent/ Sur ma joue”. Il poursuit l’empreinte du temps dans le triangle de l’amour, de la vie et de la mort: “Quand /Tu cherches refuge/Dans la vie/ L’amour/ Devient souffrance!”. Certaines expressions évoquent des aphorismes: “Ma gourde est pleine d’eau/Mais le désert/ Est immense et sans fin”. Tout concerne la vie sans oublier le passé pour autant: “Je dois écrire une telle chose/ Que tout doit résider dans ce texte/ Et par mon écriture/ Le temps doit revenir en arrière”. Kambur est un recueil de courts poêmes, de vers disséminés par ci et par là sans trop s’éloigner les uns des autres. “A chaque page /Des cahiers/ La vie se dresse/ Juste en face/ Comme si/ Elle prend un nouveau départ” .Dans le poême écrit “Pour Hrant Dink”, il est possible de retrouver l’empreinte de l’Histoire de Turquie. Le recueil est parsemé de références inoubliables à l’écrivain Sabahattin Ali, à Deniz Gezmiş et ses camarades, à Süleyman Demirel, premier ministre de l’époque, aux victimes des massacres de Reyhanlı, à celles et ceux de Gezi Park “asphyxiés par le gaz” à Taksim – Istanbul. L’état du pays est décrit dans ces vers : “Rafales de balles dans les rues/ Agression dans les avenues/ Les routes souillées….” et “ Les gens tués sous les coups de matraques de la police”. Le poême final de Kambur,“İlle Memleketim”(Mon pays coûte que coûte) exprime le désarroi, la tristesse et la contrariété de l’éloignement du pays: “La route est longue/Le temps est court/ Des tâches de sang/ Sur la peinture blanche des maisons/ Les larmes font déborder/ La mer bleue”. Les lendemains sont lointains, et le pays encore plus loin. La douleur d’observer, d’un pays étranger, la pitoyable situation dans laquelle notre pays est entrainé! Kambur, la preuve de la maitrise de l’art.

Traduit par Salih Bozok

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A propos de Cüneyt Ayral

 Notes de lectures de Salih Bozok

Poète, romancier, chronique littéraire et politique, auteur de livres culinaires et de reportages, journaliste, et tour à tour, éditeur de journaux, entrepreneur et industriel avant qu’il ne se consacre exclusivement à l’écriture, Cüneyt Ayral est sans nul doute le plus parisien des écrivains turcs contemporains, avec Nedim Gürsel dont il partagea l’itinéraire qui les transporta tous les deux des rives du Bosphore sur celles de la Seine avec quelques années d’écart. Avec sa carrière et sa personnalité multiformes, il se situe aux antipodes de « l’homme unidimensionnel » d’Herbert Marcuse qui alimentait les esprits de révolte des années soixante.

 

Grand voyageur et fin gourmet, il sait allier avec de savantes doses, saveurs et mets divers, des plus classiques aux plus exotiques, à l’image de ses livres. Je peux en témoigner pour en avoir goûté à multiples reprises et avec un immense plaisir, lors de son étape grenobloise.

 

Après un séjour de plusieurs années à Nice, il rédigea certains de ses livres à Paris, ville qui l’inspira profondément dès son premier voyage de 1973 où il fit le rêve de vivre un jour dans un immeuble de style « haussmannien », vœux exhaussé quelques 30 années plus tard dans son domicile de la Rue Turbigo, n° 48, comme il explique lui même dans ses « Notes de Paris » en deux volumes (Paris Notları I – II).

 

Parmi les textes de Paris, figurent notamment, à côté de « Paris Notları », son autobiographie « Yolculuk » (Voyage) relatant ses années d’enfance et d’adolescence partagées entre Ankara et Istanbul, sa vie de famille et ses pérégrinations à travers le monde en tant qu’homme d’affaires, avec une réflexion critique sur la justice, ainsi que deux romans, « Müjgân » et « Zaman Bitti » (Le temps s’épuisa) présenté par Bedri Baykam.

 

« Müjgân », mon préféré parmi ses romans et dont le titre évoque un prénom féminin turc d’origine persane signifiant « cils », est l’histoire d’un amour singulier né d’une rencontre fortuite sur les rives du Bosphore. Le narrateur, homme solitaire rongé par la peur de la mort, et industriel de son état, en bonneterie, -et à ce niveau, toute ressemblance avec les personnages réellement existants ne serait pas entièrement fortuite- nous plonge au cœur de cet « univers impitoyable » où se côtoient les hommes et femmes d’affaires nouvelle génération et new look dans la Turquie émergente d’aujourd’hui, et nous balade, à travers la quête de cette « Müjgân » introuvable, aux quatre coins du globe, du Gabon au Mexique en passant par la Toscane. La multiplication des liens, plus charnels qu’amoureux dans ces contrées proches ou lointaines avec des femmes toutes aussi férues d’amour que de carrière, s’avère impuissante à assouvir sa volonté de

retrouver la cible de son désir platonique furtif. Le portrait d’une industrielle d’Istanbul, vraie prédatrice capable de tout pour arriver à ses fins, et imbue de sa personne comme on en rencontre par dizaines dans la grande métropole turque,est minutieusement tracée sans complaisance aucune. Le personnage clé du récit, jamais nommé en la personne du narrateur, « amoureux de l’amour », et balloté entre passion, fidélité et volonté de se protéger de « l’érosion de l’amour », se plie finalement « aux choix de l’être chéri ». Le vrai amour, dit-il, ne peut être possession, mais le respect du choix d’autrui. Le récit se terminera sur une fin pathétique.

 

« Gümüş Gölge » (Ombre d’argent) est rédigé dans un style romancé, d’après la rencontre à Paris, les entretiens et la correspondance de l’auteur-journaliste, avec un prostitué travesti d’origine turque, qui ne dit pas « non » à un voyage proposé pour la capitale française, alors qu’il habite à Istanbul chez sa tante depuis sa préadolescence, fuyant l’autorité de l’oncle qui l’élève après l’abandon du foyer conjugal par le père…. Nous suivons le personnage du récit dans ses aventures en compagnie d’autre êtres, tels les Anita, Lola ou Brigitte vivant tant bien que mal leur étonnant dédoublement d’identité sexuelle dans l’unité d’un seul corps, dans les clubs échangistes de Paris, à Myconos, Barcelone, New York ou ailleurs « hantés par les ombres d’argent ».

 

« Mimitiξtitolayo.sin » est le dernier roman publié de Cüneyt Ayral et dédié à « Sir Arthur C.Clarck, en souvenir de beaux jours passés à Colombo, Sri Lanka ». Il s’agit du récit d’ un amour interplanétaire qui transporte le lecteur, d’Istanbul et d’Izmir aux différents lieux de notre petite planète, avec des réminiscences des années de Côte d’Azur, avec Nice et Antibes en exergue.

 

Cüneyt Ayral qui nous fait vibrer des notes insolites et pourtant si familières de l’univers mérite d’être connu du public francophone.

 

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CÜNEYT AYRAL

http://www.gazeteyenigun.com.tr/koseyazilari/21183/hayatla-nasil-dalga-gecilir!

TUFAN AKSOY

(1947 – 2012)

Cüneyt Ayral, patron populaire d’antan dans l’industrie de sous-vêtements à Istanbul, a vendu, parait-il, des soutiens-gorge à la criée, sur les marchés de Marseille, en interpellant les clients aux cris de : « bonnets pour les jumeaux ! », après son départ en France, ne pouvant plus faire face à ses créanciers. Difficile de trouver un autre être au monde, sachant si bien taquiner la vie, jongler avec.  Regardez bien les exploits de cet être exceptionnel, égal à lui-même, qu’est Cüneyt Ayral, poète, écrivain, journaliste…

Un être hors du commun, égal à lui-même….

Est-il venu de l’espace, débarquant d’un pays inconnu jusqu’à ce jour, ou de la planète Krypton ?  Personne n’est à même de trouver une réponse à ces questions, car il s’agit de quelqu’un de tellement différent des autres, qu’il a raillé la vie durant son existence jusqu’à ce jour, malgré ses déboires, ses échecs, ses faillites qui n’ont pas enlevé son sourire aux lèvres. Personne ne l’a vu bouder, renfrogné, en dépit d’aventures malheureuses et de tant de peines endurées…Il s’appelle Cüneyt Ayral…et continue d’étonner ceux qui le connaissent, avec sa formidable résistance à affronter la vie.

Il n’a eu peur de rien ni de personne, à une exception près…  Sa peur de la mort l’a conduit à être poète et écrivain, et à publier des livres. Ayant atteint son objectif, il dit à présent, qu’il vivra dans ses livres et ses poèmes, après sa disparition physique. Il croit survivre dans la postérité avec ses œuvres.

 

Un être exceptionnel….

Vous pouviez faire connaissance de Cüneyt Ayral,  grand homme d’affaire à Istanbul. Il était à l’origine du terme turc « iç giyim » (sous-vêtements) désignant la lingerie féminine en Turquie, de même qu’il représentait dans le pays les marques de sous-vêtements tant prisées de femmes, Warner et Gabriel Venato. Comme il le dit si bien, il a fait banqueroute dans le commerce, car nous les turcs,  n’avons pas tellement l’habitude du « concept d’association ». Il organisait chaque année, des défilés de mode de sous-vêtements féminins dans les locaux les plus prestigieux d’Istanbul, et bouleversait la haute-société avec la lingerie présentée par les mannequins qu’il faisait venir de l’étranger… Ses activités figuraient à la une des journaux à grand tirages…  Il était au sommet…

Ceux qui ont pu croiser Cüneyt Ayral à Marseille ou sur un marché de province dans les environs, en train de vendre des soutiens-gorge, en criant à la turque, « Bonnets pour les jumeaux » ne pouvaient dont s’étonner. Il s’agissait bien de Cüneyt…Il sait gagner son pain, quoi qu’il arrive, même s’il faut déplacer des montagnes. Il vend des soutiens, slips, porte-jarretelles, mais une fois rentré au foyer le soir, il allume une cigarette qui ne l’a pas abandonné  durant 47 ans, c’est-à-dire depuis  l’âge de  ses 10 ans. Il est à présent dans son monde à lui.

Un homme à part….

J’ai réalisé, au moment où il m’a offert deux de ses derniers livres, quelles fictions animaient son esprit créatif, après avoir bu doucement de lentes gorgées de son verre rempli d’un doigt de « raki » (dilué et fort léger à mon goût) qu’il qualifiait lui-même de « raki pour fille ».

« Gümüs Gölge » (Ombre d’argent) relate la vie d’un travesti. Le jeune Deniz, abandonné par son père, avait fui l’autorité de son oncle qui apportait des restrictions à sa vie, en se retrouvant à Paris où il faisait la connaissance de  Cüneyt Ayral. Ses aventures contées au cours de ces nuits passées avec beaucoup de cigarettes, et un petit brin de raki, prenaient corps sous forme de livre, par un coup de  plume de Cüneyt.

L’autre livre, intitulé « Mimiti » est dans le genre science-fiction, avec pour thème, l’amour interplanétaire. Cela peut amuser  les lecteurs férus de ces  « éléments conceptuels », mais je n’ai toujours pas réussi, en ce qui me concerne, à m’habituer à la science-fiction, dans laquelle Cüneyt Ayral a fait un plongeon rapide  après sa rencontre au Sri Lanka, avec l’un des maitres du genre, Sir Arthur C. Clarke, titulaire du titre de Chevalier de son état, la Grande Bretagne, et qui lui a enseigné les subtilités du genre. Clarke a en effet travaillé avec Stanley Kubrick pour la réalisation de « 2001, l’odyssée de l’espace ». Soulignons ici, que le hasard d’une rencontre a bien fait les choses, dans la vie de Cüneyt qui aime taquiner la vie….

Oui, il est hors du commun…..

Nous avons parlé de Sri Lanka… Cüneyt a trimbalé son esprit entrepreneur jusqu’à cette ile pleine de mystères, située au Sud-Ouest de l’Inde,  pour y fonder une grande usine de lingerie, et se hisser à la première place en la matière, à l’instar de ses réalisations en Turquie. L’aspiration aux sommets étant dans son moule et ses gènes. Au moment de sa faillite en Turquie, le directeur « plénipotentiaire » du quotidien Hürriyet, Nezih Demirkent, est arrivé à son secours, en l’aidant à émigrer en France, après avoir purgé les dettes contractées à tort et à travers au titre d’associé. Ces dernières années, l’homme d’affaire de Denizli, Ahmet Gökşin, a mis fin aux ennuis de Cüneyt, en négociant avec les banques et lui permettant ainsi d’abroger les contrats abusifs, et de rentrer en Turquie, continuer à se moquer de la vie.

Cüneyt Ayral, spécialiste en sous-vêtements pour femme, ne pouvait certes pas s’éloigner de l’écriture, pour autant qu’il œuvrait pour la lingerie de ces dames, et publiait aussi un mensuel sous le titre de « Kostantıniyye Haberleri » (Nouvelles de Constantinople). Je le savais bien, étant moi-même dans le comité de rédaction de la publication. Nous nous réunissions la nuit durant pour éditer le journal au petit matin. Cüneyt Ayral disposait d’archives personnelles fabuleuses, nous servant de base pour publier des documents, photographies et articles de fond sur Istanbul. Plus tard, sur dénonciation d’on ne sait qui, le titre de « Kostantıniyye » (Constantinople) a été trouvé inconvenant, et interdit par décision de justice. Nous étions abasourdis, en nous demandant ce qui arrivait au pays. Nous avons poursuivi la tâche en changeant le titre en « Notre cité ».  La décision du tribunal était d’autant plus surprenante que l’inscription « Darb-ı Kostantıniyye » (frappée à Constantinople) figurait sur les pièces de monnaie de l’époque de Mehmet le Conquérant. Quelqu’un a sûrement voulu faire un croc en jambes à Cüneyt….Mais lui, avec son sourire qui ne disparait jamais de son visage, continue de se moquer de la vie… Il est en forme.

Un être égal à lui-même

Sa fille Roxane et son fils Sinan vivent en France.  Roxane, 26 ans, exerce le métier de curateur. Elle organise des expositions. Les artistes exposants ne savent pas toujours comment accrocher leurs tableaux et photos, où placer leurs sculptures. Cela les angoisse. Cela devient le travail du curateur. Toutes les expositions, à Istanbul, sont l’œuvre des curateurs.  Sinan, 20 ans, est la copie conforme de son père, et mène sa vie à sa guise à Paris, en faisant de la musique impro tout en rédigeant des scénarios. Il était l’assistant de son père au temps où Cüneyt vendait des sous-vêtements à la criée, sur les marchés.

Cüneyt Ayral, patron populaire d’autrefois, et auteur de 17 livres, travaille actuellement sur un livre de cuisine où il relate ses expériences en matière culinaire. Des photos fantastiques, et des recettes de 10 cordons bleus notoires en feront parie. J’attends impatiemment, le jour où j’aurai accès en lecture, à ses expériences culinaires. Lors de son passage à Izmir, il a souhaité déjeuner dans un petit restaurant. Nous nous sommes attablés au restaurant « Aci Biber » (Poivron piquant) dans une rue adjacente à l’Hôtel Hilton. Il a commandé des poivrons farcis à l’huile d’olive. Que peut-on manger à Izmir, à midi ? Des mets à l’huile d’olive, cela va de soi. Il a adoré ces poivrons. On ne sait jamais. Il est capable de parler dans son livre, du « poivron piquant ».  C’est Cüneyt, après tout…

Un être exceptionnel…

Les discussions, les bavardages avec lui, l’amitié…c’est fabuleux. Un océan de connaissances, une culture sans faille, et des  blagues à la pelle.  Heureusement, nous sommes devenus « frères »  depuis tant d’années.

 

Traduction Salih Bozok

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Beaucoup d’eaux coulèrent sous les ponts depuis Proclus

 

 Les « Notes de Constantinople »  (titre original : Kostantiniyye Notları) de Cüneyt Ayral est en quelque sorte le cahier de bord de la vie qui s’écoule dans cette ville, vue par un des stambouliotes les plus aguerris. Le livre constitue en outre une analyse singulière des évènements d’actualité, des faits sociaux et économiques. Nous bavardons avec lui sur ses « Notes de Constantinople »(1)

Reportage de Nedim Gürsel publié dans le journal Cumhuriyet, le 14 mars 2013

Nedim Gürsel: Tu rassembles dans ton dernier ouvrage, « Notes de Constantinople », une diversité d’écrits, relatant aussi bien İstanbul que Paris. Un article parmi d’autres attira particulièrement mon attention, celui où tu décris deux statues dans le parc du Château de Rambouillet, villégiature d’été des présidents français, représentant l’une, un homme et une femme et l’autre deux hommes qui s’entrelacent. Je suis curieux de connaitre l’histoire de ces deux statues, et leurs artistes. (2)

Cüneyt Ayral: – Je voyage depuis des années, j’ai parcouru les quatre coins du globe, et  la vie quotidienne des gens dans ces lieux m’a intéressé plus que les musées, J’ai voulu me faire des amis et connaitre leur vie au foyer. Pour répondre à ta question, peu m’importe qui a peint un tableau ou qui a sculpté une statue. Je me suis intéressé à l’existence de cette œuvre d’art en tant que partie intégrante de la vie. Mon ami de jeunesse Derya Tutumel, alors attaché de presse à Paris, m’avait fait visiter le Château de Rambouillet. Il connaissait par cœur les châteaux aux alentours de Paris, et aussi ceux qui sont situés dans un périmètre plus large. Il m’y était conduit pour la simple raison que ce château était à l’époque la résidence d’été des présidents de la République Française. Penses-y !  Je suis originaire de Turquie. Je vis ici pour telle ou telle raison depuis des années, mais le fait de venir de Turquie est ancré en moi… Penses-tu un moment à nos présidents et premiers ministres accueillant dans ce genre de parc le roi d’Arabie Saoudite ou, que sais-je, le roi de Malaisie? Je ne puis l’imaginer. Or, ce château et son parc ont accueilli peu de temps auparavant des rencontres internationales ainsi qu’un certain nombre d’hommes d’Etats étrangers.  Si tu permets, disons tout simplement de ces deux statues  qu’il y avait dans le parc « des statues d’hommes et de femmes qui s’entrelaçaient ».  A les regarder, j’avais pensé au plaisir que les gens pouvaient ressentir en contemplant l’immense forêt de Rambouillet qui a tant souffert des calamités du 29 décembre 1999 (3), ainsi qu’au respect des français pour l’Homme et leur attachement aux libertés.

JE N’AURAIS PAS QUALIFIE PARİS DE ‘VILLE-FEMME’ MAIS DE ‘VILLE-HERMAPHRODITE’

– Tu as publié durant de longues années, le journal  « Nouvelles de Constantinople  »
(titre original : Kostantiniyye Haberleri), et tu as été  de ce fait, la cible des milieux conservateurs. Or, Mehmet le Conquérant connaissait et aimait Istanbul sous ce nom. Que voudrais-tu nous dire aujourd’hui des ces réactions et  de l’interdiction du journal ?

– C’est un honneur pour moi d’avoir publié ce journal pendant cinq ans. J’ai presque 60 ans et j’ai fait beaucoup de choses dans ma vie, mais cette publication est, parmi mes activités diverses, celle qui a le plus de valeur pour moi. « Les nouvelles de Constantinople», avec la riche contribution de mes amis, a été le miroir d’Istanbul, et parfois de la Turquie entière. Ils ont interdit à l’époque, le titre du journal, sous prétexte qu’il évoquait l’ancienne Byzance. J’ai été dénoncé par un ami poète de renom, qui écrivait dans le quotidien « Zaman » édité avec un titre rouge. J’ai eu gain de cause au Conseil d’Etat, dans l’affaire m’opposant   à l’Etat, et c’est à noter que l’Etat ne s’est pas pourvu en Cassation, acceptant ainsi son erreur. Cela avait son importance. Je me suis présenté à toutes les audiences en compagnie de mon avocat, Aucune personne du journal ne m’a accompagné, à l’exception de  mon ami Melih Ziya Sezer, propriétaire de la pharmacie « Yeni Moda », lecteur de notre publication, qui était à mes côtés le jour de la décision. Je voudrais porter un jour dans l’univers numérique ce journal déjà présent dans les bibliothèques universitaires de plusieurs pays du monde. Hilmi Yavuz, ainsi que feu Orhan Duru, parmi les collaborateurs de la publication, ont fait des livres de leurs écrits. Hulki Aktunç n’a pas eu cette occasion, il est décédé avant. Dans un entretien que nous avons réalisé ensemble dans les colonnes de ce journal, tu as fait une révélation importante en affirmant : «  Istanbul n’est plus la ville où je retourne, mais la ville où je vais ».  C’était ton premier pas vers la « citoyenneté du monde ». Sauf erreur de ma part, il y a eu un article un an auparavant dans un quotidien  publié en Turquie sur les « noms d’Istanbul ». J’avais découpé ce texte avec l’intention d’y répondre, mais j’ai omis de le faire par négligence.  Beaucoup disent « Konstantiyye » en parlant de mon journal, alors qu’il s’agit de  « Kostantiniyye », comme précisé  dans le livre de Cüneyt Ölçer sur les monnaies anciennes. Une pièce frappée sous le Sultan Mehmet II après la Conquête  mentionne bien ce nom.

– Tu as écris de Paris et d’Istanbul, qu’il s’agit de « villes-femelles ». Tu ne caches pas ta vision de villes « masculines » ou  féminines ». Et les villes « hermaphrodites » ?

– Si j’avais écrit aujourd’hui cet article, j’aurais qualifié Paris d’hermaphrodite. Dans mon roman « Zaman Bitti » (La fin du temps), et plus tard, dans « Gümüs Gölgeler » ( Ombres d’argent), j’évoque souvent ces caractéristiques des villes. La vie nocturne secrète de Paris, la face inconnue d’Istanbul, les aspects amoureux de Milan, les prostituées de Rome, le côté « hermaphrodite » très remarquable de New York, ainsi que ce que révèle Hong Kong derrière son apparence conservatrice et sa pudeur, en font partie. Dans mon dernier roman en cours d’écriture, « Son darbe »  (Dernier coup) le lecteur prendra connaissances des lieux insolites des villes. Je relate dans mon livre « Notes de Paris » quelques lieux « hermaphrodites ».  Et enfin, je ne peux dire que j’ai rencontré parmi celles que j’ai connues, de ville « mâle », et je n’en suis pas mécontent. Le monde est affranchi, du moins en ce qui concerne les villes, de la dominance masculine.

– Dans ton livre, tu abordes aussi la politique. Que dis-tu, en tant que journaliste et écrivain, de la situation actuelle de la Turquie ?

– La Turquie essaye de se confronter à soi-même, mais elle y arrive mal du fait de la prédominance des traditions nomades. Elle a incroyablement peur. Les gens ont du mal à comprendre leur siècle. Ceux qui dirigent le pays sont loin d’avoir les « qualités » requises pour des hommes d’Etat,  mais c’est le cas dans le monde entier, et la pénurie, voire l’absence de vrais hommes d’Etat  cultivés et de qualité est un problème du monde d’aujourd’hui. La Turquie ne fait pas exception. Les dirigeants de Turquie aspirent à la « dictature ». Ils parcourent le monde entier, mais ils sont dépourvus de connaissances leur permettant de le comprendre. Je fais pour ma part, la distinction entre l’homme futé et l’intelligent. La Turquie fourmille de dirigeants futés,  mais on ne pourrait les qualifier d’intelligents. Par exemple, d’aucuns deviennent camarades avec le chef d’Etat russe, veulent être comme lui, mais ils ignorent la Russie, son Histoire, le mode de comportement des russes. Ils les voient mais ne comprennent pas, car cela exige en fait une large connaissance en littérature, musique,  et arts plastiques. Des connaissances en sociologie et en anthropologie. Les gens confondent constamment les poires et les pommes en Turquie. Nous nous sommes éloignés progressivement d’un Etat de principes, ayant la tête sur les épaules, sachant ce qu’il fait,  avec une vision précise. Nous sommes dans des règlements de compte, mais sans savoir avec qui et pourquoi. Si cela continue ainsi, ce sera dommage pour la Turquie. Il faudra très longtemps pour remettre les pendules à l’heure. Il est temps d’apprendre que tout n’est pas réduit à l’augmentation d’un revenu national. Il faudra aussi comprendre la nouvelle face du colonialisme de nos jours afin d’éviter de se coloniser davantage. Tu connais le proverbe turc : «  Enfonces l’aiguille dans ta propre chair avant de piquer autrui avec un couteau »  Les nôtres  n’ont pas connu d’aiguille, mais ils attaquent à gauche et à droite, avec un couteau à la main. C’est sans issue. Il est difficile de combattre ce genre d’homme. On dit bien qu’il faut un adversaire intelligent…

 


JE N’AI PLUS D’ATTACHE AVEC ISTANBUL

– Tu as appris par Orhan Duru le nom du premier maire connu d’İstanbul. Il s’agit de Proclus. Que diras-tu des pratiques du maire sortant ? Qu’en est-il de l’urbanisation de la ville, et en premier lieu, du projet de grande mosquée chère au premier ministre

– On voit que beaucoup d’eau ont coulé sous le pont depuis Proclus. En répondant à ta question précédente, j’ai évoqué l’incompétence des hommes d’Etat en Turquie. Le maire actuel d’Istanbul est le propriétaire de la pâtisserie la plus connue de la ville, la « Pâtisserie Saray », et il n’est même pas à même d’exercer correctement ce métier. Il a accepté que la pâtisserie change de place, avec un centre commercial érigé à sa place. Je cite aussi l’exemple de la fameuse pâtisserie « Inci » contrainte à fermer ses portes. Tu ne voudrais même pas savoir ce qu’il advient de nos jours de la pâtisserie « Marquise » si réputée d’antan. Que fait la notoriété d’une ville ?  Qu’est-ce qui nourrit son existence ?  Nous ne fréquentons plus, avec toi, le « Café de la Flore » à Paris, car le café est très cher, mais il continue d’attirer beaucoup de touristes, et dès qu’ils prennent le menus en main, ils y voient le nom des célébrités qui sont passées par là, l’assimilent, et cela s’ajoute à leurs connaissances sur la ville. Il ne faut pas sous-estimer  un café ni une pâtisserie. Je n’attends pas des gens qui ont couru derrière un ballon sur des terrains boueux de leur jeunesse, de ceux qui n’ont pas goûté à la vie bourgeoise de la ville, qu’ils comprennent un colosse comme Istanbul. Pour ceux là, seuls quelques images  politiques ont leur importance, telles que  la restructuration de la place Taksim ou la construction d’une mosquée gigantesque. Il s’agit de la culture dont nous ne sommes pas issues, et qui est actuellement dominante en Turquie.  Qu’est-ce qu’ils ont dit d’ailleurs : « Si tu n’aimes pas, tu quittes ! ». Et voilà, nous avons quitté. En ce qui me concerne, je reconnais avoir fait tout ce que je pouvais pour Istanbul.  Je cite le livre sur les « Chansons d’Istanbul », mon exposition de « 40 année d’art » avec l’artiste photographe Çizgen , le journal « Nouvelles de  Constantinople »  et enfin, l’exposition « İstanbul est une aventure » . Tout cela est ancré dans l’Histoire et Istanbul ne peut plus se fâcher avec moi.  

Tu as été curateur de l’exposition « Istanbul est une aventure ». Quelle impression cette exposition a-elle laissée ? Qui l’a visitée ? Qu’a-t-on dit ? Ton attachement à Istanbul ne puise-il pas sa source un tant soit peu dans le fait que tu réside en France depuis longtemps ?

-De prime abord, je dois dire ceci en toute franchise. Je n’ai plus d’attachement à Istanbul. Si j’opte un jour pour poursuivre mon existence en Turquie, je choisirai Izmir. C’est une ville qui a hébergé longtemps les minorités, et qui est pourvue d’une telle culture. Mon intérêt pour la France et mes liens avec ce pays remontent à près de 35 ans. J’habite ici depuis 16 ans, c’est-à-dire plus longtemps que j’ai vécu à Istanbul, et autant qu’à Ankara.  De plus je suis très heureux de me trouver ici. Mon intérêt pour la Turquie, mes liens, puisent leurs sources dans le fait que j’écris en turc et je travaille pour un journal en Turquie. Quand on est journaliste pendant plus de 40 ans, on est forcément spécialisé.

En observant ce qui se passe en Turquie ces dernières années, il semble évident que nous sommes de plus en plus minoritaires. Je ne me définis pas du tout comme «un  intellectuel » mais  poète et écrivain en toute simplicité. Tu dois remarquer que dans mes romans, je ballade mes personnages à travers le monde.  Dans mon dernier roman « Son Darbe » (Dernier coup) en chantier, je tente de relater un tant soi peu  les minorités de Turquie et ceux, comme moi, relégués en situation minoritaire.

Qui a visité et compris le sens de l’exposition ?  Personne, à vrai dire… L’exposition, qui avait lieu sous les portiques, dans la cour intérieure du Palais de Topkapi, était porteuse d’un certain nombre de messages. Sauf erreur de ma part, la première exposition connue dans l’Histoire, celle d’Alexandrie, était également placée sous des portiques. Des représentations d’Istanbul en bronze, étaient alignées dans un ordre déterminé. Cela avait une signification. Les écrits d’Istanbul de nos treize écrivains, composés de treize lignes d’écritures sur bronze ont été offerts à l’Histoire. J’ai retransmis ces textes dans mes « Notes de Constantinople », et leurs traductions en anglais et en français figurent dans le livret de l’exposition. Chaque figure en bronze était bordée des vers extraits de mon livre « Chansons d’Istanbul ». Ces vers ont également été traduits pour le livret de l’exposition. Dans ce domaine, nous devons beaucoup à Tarik Günersel et Beverly Barbey. Les œuvres exposées étaient rassemblées par Semra et Birol Ecer, et il s’agissait là d’un travail sérieux, de longue haleine. Hélas, Birol Ecer qui assumait la partie technique du travail, s’est avéré un homme très grincheux. Pour parler franchement, les tâches entreprises dépassaient le cadre de son imagination, et une fois cela fait, il s’est laissé « griser par le succès », et je me suis retiré ipso facto. Or, j’avais tout préparé afin d’exposer Istanbul à Moscou, à Paris et à Milan. En effet, j’ai exposé plus tard d’autres artistes dans ces villes. Erdem Helvacıoğlu, enfant prodige de la musique électronique, avait composé un morceau de 13 minutes sur le thème d’Istanbul. A l’inauguration de l’expo, il ne nous a pas été possible de disposer en silence des 13 minutes de nos invités, ce qui a été offert ayant suscité plus d’intérêt. C’était dommage.

En somme, l’exposition « Istanbul est une aventure », était une véritable aventure. Elle a été visitée par un grand nombre de touristes, mais pas un seul critique d’art n’a daigné la critiquer ni en faire l’éloge. Que puis-dire de plus ? C’était une simple aventure.

Traduction : Salih Bozok   24 mars 2013

Notes de Salih Bozok :

(1) Après la chute de Byzance, le nom de Constantinopolis (Constantinople, en français) qui désigne la Ville de Constantine, devint Kostantıniyye dans l’époque ottomane. Le nom actuel, Istanbul, ne sera officialisé que quelques années après la proclamation de la République, en 1923.

(2) La statue représentant deux hommes, « Charité fraternelle » fut sculptée en 1865 par Julien Edouard Conny. La deuxième, « Mort de Procris », œuvre de Jean Escoula en 1898, représente Procris dans les bras de son mari Céphale.

(3 ) Suite aux inondations et coulées de boues, la forêt de Rambouillet subit des dégâts importants le 29 décembre 1999.


Kostantıniyye Notları/ Cüneyt Ayral/ Bence Kitap/ 246 s.
    (Notes de Constantinople/Cüneyt Ayral/Editions Bence Kitap/ 246 pages/ Ankara-2012)     
Annexe de Salih Bozok  (statues de Rambouillet)

 

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INTERVIEW AVEC CÜNEYT AYRAL POUR HÜRRİYET GÖSTERİ 07 MAI 2011 Grenoble

NEDİM GÜRSEL

Je connais Cüneyt Ayral depuis presque 40 ans. Je peux dire que j’ai pu être proche témoin de ses activités multiples et complémentaires dans leur diversité, dans des domaines variés tels que photographie, poésie, édition-publication, journalisme, récits de voyages et romans.

Son côté écrivain qui se situe au premier plan ces dernières années ainsi que l’apparition de nouvelles éditions de ses livres sur les rayons suscitent particulièrement mon intérêt. Ces ouvrages ne sont pas uniquement des projections de son évolution mais constituent autant de bornes kilométriques d’une personnalité “hors du commun”. Je m’étais déjà exprimé sur certains de ces écrits, et j’estime à présent qu’il est temps d’en faire un bilan.

Nedim Gürsel: Je t’avais connu quand tu étais  jeune photographe. Dans les années 1970 à Ankara, lors d’un dîner chez Madame Hayrünnisa Kadıbeşegil, l’éditrice du magazine Oluşum ”Genèse”. Enis Batur et Figen étaient aussi présents. Ensuite nos chemins se sont croisés à İstanbul, à Nice mais plutôt à Paris. Tu as pris de belles photos, tu as écris des  poèmes. Après ton autobiographie, tes récits ont été publiés les uns après les autres. Etre productif dans différents domaines ne provoque-t-il  pas en toi une certaine dispersion?    

Cüneyt Ayral : En fait,  je me suis toujours défini “poète”. Mes poèmes sont bons ou pas, c’est autre chose et  c’est au  lecteur d’en décider. Par contre. C’est surtout la définition donnée par mon maître İlhan Berk  qui a joué un rôle déterminant dans ma vie. Il m’avait désigné comme: “l’ouvrier souterrain de la poésie”. Un vers de Vüs’at O. Bener, “les enfants dans leurs uniforme noirs de mort” a également beaucoup influencé ma poésie. Il me l’avait lu un matin d’Ankara, en regardant par la fenêtre. Quant à mon passage à la prose, cela est en rapport avec  une demande faite par les Editions Elma à Ankara qui m’ont proposé de rédiger une autobiographie, suite à un reportage de Şermin Terzi me concernant, dans le quotidien Hürriyet, en 2001. Je ne mentirai donc pas, en affirmant que mon évolution vers la prose est due  à  « une commande ».

Je me suis beaucoup amusé en écrivant mon livre YOLCULUK “Le voyage” mais cela m’a beaucoup ennuyé aussi. Les critiques positives des lecteurs m’ont encouragé et m’ont poussé à essayer la prose. Cependant, la question principale était toujours “par où commencer et par quoi”. Mon amitié, ma camaraderie avec toi ainsi que nos longues conversations sur la littérature m’ont beaucoup appris. Je peux donc dire que tu as été en quelque sorte “le vecteur” de mon orientation vers le roman et les récits.

Dans la prose, je suis souvent critiqué en raison de mon habitude à “exprimer beaucoup de choses  avec peu de mots”, que j’ai hérité de Vüs’at O. Bener. Il est presque  impossible de trouver de longues descriptions ou des phrases sophistiquées dans mes livres. Si je compare mon écriture dans différents genres de la prose, J’écris plus ou moins de la même manière dans tous ces genres, et je ne rencontre pas tellement de difficulté, qu’il s’agisse d’un article de presse analysant le quotidien, d’une autobiographie parlant du passé ou de la fiction d’un roman.

N.G.: Dans “Les Chansons d’Istanbul”, tu avais conté tes observations sur la ville. Ensuite, tu as publié le journal “Kostantıniyye”. Maintenant que tu vis à l’étranger, comment vois-tu  aujourd’hui Istanbul, de l’intérieur et de l’extérieur?

C.A. : A vrai dire, j’ai regardé une seule fois Istanbul de loin. Cela a été  après quatre ans d’exil volontaire. C’est là que j’airemarqué pour la première fois, le grand changement intervenu et la dynamique nouvelle de la ville. J’en étais franchement stupéfait. Depuis, je continue de résider à l’étranger.Il m’est arrivé toutes sortes de choses à Istanbul, pratiquement tout ce qui peut arriver dans la vie à quelqu’un. J’ai même été kidnappé, poignardé et frôlé la mort dans cette ville.  Je préfère depuis ne pas regarder Istanbul de l’extérieur et vivre pleinement le lieu où je me trouve. Mais quand j’y vais (comme tu avais dit toi-même une fois, Istanbul ce n’est plus la ville où je retourne, c’est une ville où je vais), et à ces moments là, nous nous regardons et j’écoute Istanbul.

Voyez  ce qu’a affirmé  le Premier Ministre, à la tête de ce pays depuis 10 ans à propos du projet MarmaraRay qui, à mon avis, est très important pour Istanbul. Il a dit en substance : “ le projet prend du retard car ils arrêtent les travaux à cause des poteries et vaisselles”. Une mentalité qui traite les œuvres archéologiques de “poterie” est en train de gouverner la Turquie. Que pouvons-nous espérer de bon pour cette ville qui est l’une des plus importantes au monde du point de vue historique, dans un pays dirigé par ce genre d’homme?

Il y a deux ans, J’ai effectué des trajets sur le Bosphore au moyen de navettes maritimes et pris des photos de la Gare de Haydarpaşa et de la Tour de Léandre. Nous pouvons comprendre la nécessité pour une ville,  de mettre fin à l’activité d’une gare historique.  Il y a un exemple à Paris, il s’agit du Musée d’Orsay. Mais, franchement,  je n’ai plus la force de combattre une méthode de pensée  qui tente de  transformer un monument historique en hôtel, centre commercial ou centre d’affaires.  Le pouvoir en place est hostile à l’art et aux artistes. Il est liberticide.

Aujourd’hui, toutes les marques du monde globalisé ont pris place  à Istanbul, le bonbon traditionnel Akide, le lokoum de Hacı Bekir ont perdu leur saveur d’origine, Sultan Ahmet et ses boulettes  de viande sont assimilées à la culture fast-food, les grands centres commerciaux éloignent les citoyens du Bosphore ou de Sarayburnu, et les côtes de Marmara, de Sirkeci à Bakırköy, sont devenues des espaces de barbecue…  Pourquoi vais-je  regarder cette Istanbul?

Ce qui fait d’une ville “une ville” c’est avant tout ses habitants. Où sont-ils?

N.G. : Tu peux raconter l’aventure du  Kostantıniyye et tous ses périples?

C.A. : Je pense que le journal Kostantıniyye Haberleri Gazetesi, figure parmi  les meilleurs exemples du journalisme local en Turquie. Aujourd’hui, il sert de matériel d’enseignement dans des universités étrangères, et ses collections y sont archivées.

J’ai publié ce journal pendant 5 ans et j’ai dépensé 768 000 dollars américains au total. Si j’avais gardé cet argent pour moi au lieu de le dépenser pour le  journal, j’aurais pu avoir actuellement une vie sans aucun souci financier, mais il s’agissait d’un choix et j’ai toujours assumé ma décision. Le journal a été interdit par “notre Etat” sous prétexte de “rappeler Byzance, ancien nom d’Istanbul en grec, et heurter de ce fait la morale établie”. Les bureaux de la rédaction ont été perquisitionnés par des policiers portant des armes automatiques. Cela nous a amené à changer  le titre du journal et à continuer sous le nom de “ Nouvelles de Notre Ville”, et nous avons déposé un recours à la  Cour de Cassation. Nous avons eu gain de cause. La préfecture d’Istanbul, demanderesse dans l’affaire, n’a pas fait recours. Aujourd’hui personne n’a honte de prononcer les mots de ”Konstantiniyye”,  de “Constantinople” ni de “Byzance”. Les citoyens ont récemment choisi la couleur pourpre de Byzance pour les bus de la ville. Je me demande parfois  si cette ville n’est pas en quelque sorte, une espèce de force majeure abstraite imprégnant les êtres au plus profond d’eux-mêmes.

Il n’en reste pas moins que Kostantıniyye Haberleri Gazetesi constitue un document important grâce à ses écrivains qu’on pourrait qualifier du “haut du rang” qui ont réfléchi  et écrit pour Istanbul. Je continue d’être fier de l’avoir publié. Le reste n’a aucune importance.

N.G. : Je te pose la question en tant que romancier qui n’a jamais écrit de poème mais qui a beaucoup écrit sur la poésie.  Comment s’est fait ton passage de la poésie  à la prose? Etait-ce un passage douloureux?

C.A. : Je ne peux parler d’un passage, donc il n’y a pas eu de douleur. La poésie, au-delà d’une forme d’écriture, est pour moi un “mode de vie”, une manière de sentir, de voir ce que tu regardes et de l’interpréter. Je pense qu’il est possible de voir cette poésie dans mes romans. Je ne fais pas d’effort pour inclure la poésie dans le roman,  mais comme il s’agit d’un mode de vie, cette sensation apparaît systématiquement dans tout ce que j’écris. La seule chose qu’il faut souligner c’est que le roman est peut-être plus attractif.

La poésie est l’art traditionnel de nous exprimer, mais on trouve de moins en moins de lecteur. Les éditeurs, de plus en plus industrialisés, n’aiment pas tellement publier des “livres de poésie” car ça ne se vend pas. Ce n’est pas pareil pour un roman. Ses  lecteurs sont beaucoup plus nombreux et il est plus facile de les atteindre, communiquer avec eux. Prenons l’exemple de mes poèmes écrits sous le titre de 7 Tangos qui ont été mis en scène en Argentine par Mario Morales. Une peintre turque, Melek Atakan,  a peint des tableaux pour chacun de ces poèmes. Il y a eu une exposition. Faute de moyen financier, le spectacle ne pourra pas venir en tournée à Istanbul. La poésie souffre de  ce genre de problèmes.

Si l’on considère l’écriture comme une aventure, les douleurs d’accouchement pour les deux genres, poésie et prose, sont presque identiques. Quant à moi, j’ai deux positions différentes concernant roman et poésie. Dans un roman, je peux changer ce que j’ai rédigé,  mais le poème restera tel quel, comme  je l’ai écrit la première fois. Il m’est impossible de le retoucher ou le changer. J’ai une relation tendue avec la poésie, alors que mes relations avec la prose sont beaucoup plus amicales et souples.

N.G. : Tu as vécu longtemps à Paris, ainsi qu’à Nice. Tu as publié des récits de voyages. Ces villes t’ont marqué.

C.A. : La ville qui m’a impressionné le plus a été  Hong Kong. Je n’ai pas beaucoup écrit sur cette ville pour le moment mais je pense que cela viendra prochainement, sous la forme  d’un roman peut-être.

Une autre ville a été Mexico D.F,  où j’ai séjourné une dizaine de jours.  J’aimerais beaucoup y retourner, je rêve d’habiter un moment au Mexique.

Bologne,  en Italie,  a aussi une place privilégiée dans mes souvenirs. J’en parle de temps en temps dans mes romans. Dans mon livre de cuisine qui sortira prochainement, il y aura quelques indices concernant cette ville.

La ville de Hong Kong m’a subjugué par l’odeur de cuisine qui l’imprègne, l’ambition, la vélocité de ses habitants ainsi que leur façon de voir la vie. Je n’ai jamais eu de foyer à moi dans cette ville, ayant toujours vécu dans des hôtels, mais j’ai beaucoup appris de “la vie au foyer” en rendant visite chez eux, à mes amis. J’ai effectué de longs séjours dans cette ville, aussi bien à l’époque de l’hégémonie anglaise, qu’après la rétrocession à la Chine.  J’ai observé leur intégration à cette transformation, cette différenciation, tout en conservant leur identité et leurs caractéristiques hongkongaises. Ça m’a toujours impressionné. J’ai pris beaucoup de notes sur cette ville dans mes journaux intimes et je sais que ces souvenirs apparaitront un jour dans mes écrits. Tu sais que mes archives font à peu près quatre mètre cubes et demi!

Venons-en à ma relation avec Paris et Nice que tu as dissimulée entre les lignes de ta question brève.

J’ai habité Nice pendant 8 ans, mais si tu me demandes le nom d’une rue par exemple, il est tout à fait possible que je ne puisse y répondre. Cette ville ne m’a pas tellement marqué, alors que ma relation avec Paris, remonte à 35 ans environ. Quiconque aura habité sans interruption la Rue de Turbigo pendant 4 ans, en sortira  forcément impressionné.

Mon roman Zaman Bitti (“Le temps est fini”) commence par un regard de la fenêtre de mon appartement de la Rue de Turbigo et se termine au même endroit. Dans mon livre Les notes de Paris, j’ai beaucoup écrit sur cette ville et continue d’écrire. Les notes de Paris 2 viennent de sortir en librairie .Ce livre contient surtout des essais que j’ai rédigés à Paris et à Nice.

Paris c’est ma liberté! Je me sens “chez moi” dans cette ville. Les quasis totalité de mes amis y sont. Paris, c’est la ville où l’on peut vivre loin de tout préjugé,  tel que “chacun  voudrait se décrire soi-même”, où personne ne jette un regard critique sur l’autre (ou, tout au moins, je ne perçois pas ce regard) et aussi Paris est-elle  la ville où j’ai réussi à élever mes enfants, et ce n’est pas la moindre des choses. Si j’ai plus de souvenirs à Paris qu’à Istanbul c’est une autre histoire. J’ai plein de souvenirs d’Istanbul qui me chagrinent et me fatiguent alors que Paris, c’est juste le contraire.

N.G. : Si on retourne à tes “Notes de Paris”, nous pouvons dire que cette ville a une place à part pour toi. Pourquoi?

C.A. : Je constate que tu ne te contentes pas de ma réponse précédente, puisque tu reviens en force avec une nouvelle question sur le même thème…

J’ai fréquenté le Café de Flore à Paris pendant 31 ans.  Maintenant je ne peux plus, car c’est devenu trop cher! J’ai vécu dans la Rue Saint Sulpice, la Rue des Saints Pères, la Rue de Turbigo, la Rue de la Convention. J’ai connu ici tous les plaisirs et  voluptés que la vie nous offre. J’ai appris ici ce qu’est une prostituée, un homosexuel, un sadique, un  masochiste, une lesbienne… C’est ici que j’ai appris la joie de  “manifester” librement dans les rues et d’en récolter les résultats positifs. J’ai vu ici, par ma propre expérience, que l’Etat existe pour le peuple, et que cela n’est pas un mot vide de sens comme en Turquie. En tant qu’artiste, j’ai eu  la considération et le respect que je n’ai pu avoir dans mon pays natal… Que dire de plus?

Je vais te raconté une anecdote. Dans mon autobiographie, Yolculuk,  j’ai relaté des moments vécus de ma vie, et je me suis permis de citer des personnes sans cacher leurs noms. Une de ces personnes ayant  porté plainte  j’ai été convoqué au cabinet du  procureur de la République à Paris pour une déposition. Il était  étonné quand il a compris que j’avais relaté la vérité avec des preuves à l’appui et citant des témoins… Il a ajouté sa propre appréciation et renvoyé cette déposition en Turquie. A la fin j’ai écopé d’une peine,  mais ils n’ont pas réussi à saisir mon livre. Je pense que cela pourra être une réponse suffisante à ta question “pourquoi?”.

N.G.: Dans ton autobiographie, tu parles de ton enfance, de ta famille et de tes proches. Ce livre reflète-t-il tout ton vécu ou y aura-t-il  une suite?

C.A.: Tu me connais bien, il n’est pas difficile de deviner la réponse que tu veux avoir. Non, je n’ai pas tout écrit tout dans ce livre. Yolculuk est plutôt un questionnement axé sur la justice. J’ai essayé de faire ressortir l’injustice en Turquie à travers un récit amusant du vécu. Nous sommes en train de parler d’un livre où j’ai eu le courage de raconter l‘histoire d’un échec. J’ai donné un certain nombre d’indices sans aller plus loin. Je n’ai pas parlé du tout de certains détails de mon vécu et je sais que je n’en parlerai jamais.  Ce n’est pas un refus de confession,  je pense au contraire, qu’il n’y a aucun sens à parler du succès, et qu’il n’est pas utile de capitaliser  en matière à orgueil certaines choses vécues.

Il y aura une suite. J’ai un projet de livre autobiographique relatant les  Maisons et Hôtels dans lesquels j’ai vécu. Dans le premier ouvrage autobiographie, il s’agissait d’un regard critique sur la justice.  Ici, je vais tenter parler de l’Histoire contemporaine et de la sociologie de ces 60 dernières années, à travers certaines séquences de ma vie, dans ce contexte. Mes lecteurs pourront ainsi se confronter  aux  changements qui ont eu lieu à Istanbul, Hong Kong, Paris, Nice, Sri Lanka. Je travaille là-dessus et j’espère que ce sera une œuvre d’une certaine consistance. Je tâche de faire en sorte que cela soit un document témoignant de la transition au 21ème siècle.

N.G. : Dans “Gümüş Gölge” (“L’ombre d’argent”), tu écris sur un travesti. Quel était ton but? Créer un caractère marginal, ou briser les tabous, combattre les valeurs traditionnelles?

CA. : La manière dont le “travesti” est perçu en Turquie et dans d’autres pays est différente. Nous apercevons en Turquie, des travestis qui se prostituent majoritairement dans les rues à Antalya, Adana, Bodrum, İzmir, Ankara, Eskişehir ou Bursa. Il y’en a aussi comme Huysuz Virjin (Virgine la revêche) comédienne de son état, Bülent Ersoy et feu Zeki Müren, figures emblématiques de la chanson. Ils ont leurs différences, bien sûr. Zeki Müren était un  “crossdresser” tandis que Bülent Ersoy est un transsexuel. Virgine est un  “crossdresser” sur scène, et j’ignore tout de sa vie quotidienne.  Ces trois exemples cités sont très appréciés en Turquie, ils enthousiasment le public et battent des records d’audience. L’idéologie officielle peut toutefois les condamner à exil, comme dans le cas de Bülent Ersoy, et changer le nom de la rue “Sormagil” à Istanbul, où se concentrent un grand nombre de travestis, en rue “Başkurt”.

D’autre part, les travestis travaillant dans la rue risquent d’être victimes de sévices de la part des forces de sécurité à l’image de ce policier  surnommé “Süleyman le tuyau” à cause de son habitude à cogner avec un tuyau en caoutchouc.  Ils sont traqués par des agents de sécurité ou  condamnés à payer des amendes. Parfois, ils sont victimes d’assassinats dont les auteurs ne sont pas condamnés comme il se doit. Le plus affligeant dans tout ceci, c’est qu’une vedette transsexuelle comme Bülent Ersoy, appréciée et acceptée de la société,  ne descend pas dans la rue pour soutenir ces gens et faire l’avocat de leurs souffrances. Il y a de quoi se poser des questions concernant la Turquie.

Cependant, je connais un médecin transsexuel qui exerce dans un hôpital public avec son identité de femme, et qui combat pour les droits de ses semblables dans le cadre de certaines associations.

Après ces remarques, venons-en au roman “Gümüş Gölge”. Le lecteur y trouvera les histoires d’amour d’un travesti turc devenu “prostitué de luxe” à l’étranger, et des informations “hors du commun” sur les différents modes de vie sexuels en Turquie. Ceux qui auront lu ce livre  regarderont d’un autre œil les gens qu’ils rencontreront dans la rue, et s’interrogeront probablement sur leur propre vie, leurs fantasmes refoulés et leurs aspirations, et se rendront compte qu’il n’y a pas de place à “l’impossible” dans la vie humaine. Cette “pression sociale du quartier” que nous vivons à l’heure actuelle dans l’ensemble de la  Turquie est devenue tellement oppressante que je ne peux imaginer un écrivain en Turquie penser créer une typologie aussi marginale.  Cela équivaudra en soi à la mise en cause des valeurs traditionnelles. L’homme du 21e siècle ne peut plus vivre sous cette oppression. Tous ceux qui vivent en société doivent se rendre compte de la différence des uns et des autres, assimiler ces différences et apprendre à vivre avec.

N.G. : La Turquie est devenue un pays de plus en plus conservateur. Qu’en penses-tu? Pouvons-nous dire que ta position est atypique?

C.A. : Toute ma vie, j’ai préféré être “moi-même”, et cette position a été qualifiée « hors normes » tant dans la famille que dans la société. Je ne sais pourquoi d’ailleurs. Peut-être le désir de “vivre l’avenir” en mon for intérieur m’a-t-il poussé à ce genre de comportement. Je n’en sais rien, je n’y ai même pas réfléchi. Chaque fois que je me regardais dans la glace, je n’ai jamais réussi à me voir autrement, alors que mon entourage me captait toujours différemment. De ce fait, je n’ai jamais pu vivre pleinement mes amours, ni accomplir pleinement ce que j’ai entrepris. A ce propos, les personnes avec lesquelles je m’entends à merveille sont sans aucun doute, ma fille Roxane et mon fils Sinan. Tous les deux ont réussi à m’accepter et aimer “tel que je suis”. Pour répondre à ta question, oui, “ma position est atypique, je suis atypique!”.

Je n’ai jamais nié mon “anarchisme” sur le plan idéologique. Si j’écoute souvent la chanson écrite pour l’anarchiste italien Pinelli afin d’apaiser mon âme, il  doit y avoir un lien, de même qu’en ce qui concerne mon admiration pour Tchaïkovski.

Quant à la Turquie, il s’agit d’une société composée de gens très différents. La population a un passé nomade, et le pays connait des migrations forcées du fait des villages dévastés au cours des dernières années. İstanbul constitue une métropole, point d’aboutissement de ces migrations internes. En conséquence, toutes les caractéristiques du nomadisme sont inhérentes aux êtres humains issus de cette société, et notre “conservatisme” doit être considéré d’un point de vue particulier.

Le problème de “voile“ existait-il 20 ans auparavant? Bien sûr que non! D’où il sort ce problème à l’heure actuelle? De la dimension du pain…..

Dans une société où la distribution des revenus n’est pas équitable, et qui a pour “caractéristique principale” le nomadisme, les gens votent selon la dimension du pain, la part qu’ils ont du gâteau. Ils se comportent selon le bon vouloir de ceux qui “redimensionnent les parts”, et sans se poser trop de question. Tout le monde s’en moque éperdument, et quand les portes sont closes, les “ombres d’argent” commencent à se refléter sur les murs à défaut de déambuler dans les rues….

N.G. : Je laisse cette dernière question à ton initiative. Si tu souhaites que je te pose une autre question, je te laisse le soin d’y répondre également. J’avais placé un vers de Baudelaire en épigraphe de mon récit “Öğleden Sonra Aşk” (L’amour dans l’après-midi) : “je suis la plaie et le couteau”. Qu’en dis-tu? Poses toi une telle question qui interroge Cüneyt Ayral de A à Z, sans faux-semblant, sans mettre le ballon en touche. “

C.A. : Si cela m’était venu à l’esprit plus tôt, j’aurais mis ce vers de Baudelaire en épigraphe de mon roman “Gümüş Gölge” !

La seule question que je pourrais me poser pourrait être celle-là: “n’es-tu pas enfin fatigué d’être toi-même?” La réponse aurait été : “Je suis très fatigué!”  Cependant, je ne me suis jamais passé de moi-même, et certains l’ont qualifié d”égoïsme”, et d’autres ont fait avec, en se rendant à l’évidence. Il y’en a eu qui ont tenté de partager un semblant de vie commune. Je les ai accueillis tous avec beaucoup d’affection.

Je me suis beaucoup fâché avec certains, j’ai eu de la rancune, mais j’ai tout exprimé par la parole sans rien intérioriser. J’ai préféré oublier certaines séquences de ma vie qui ne m’ont pas rendu heureux, qui m’ont fait souffrir physiquement, et j’ai opté pour le silence. J’ai réussi à le faire jusqu’à ces dernières années. Avec l’âge, mes ressentiments avec le passé ont resurgi et j’ai commencé à régler mes comptes avec une partie de ceux qui m’ont pris pour un imbécile.

Tu me connais depuis près de quarante ans. Tu te rappelles ces temps où j’envoyais mon chauffeur te chercher chez toi, de même que ces longs périples à pies où nous cherchions ensemble un restaurant chinois. N’avons-nous pas découvert ensemble les endroits les plus mal famés de Paris, réussi à coucher sur papier quelques lignes d’écriture sur chaque lieu découvert? N’avons nous pas épilogué ensemble, dans nos moments de colère et de dépit, sur ceux qui nous ont couvert d’insultes, pour les pardonner ensemble, aussitôt retrouvés les moments d’apaisement? Tu te souviens sûrement de tes lamentations en trouvant chez moi un interlocuteur en tes jours de détresse, et de mes jours d’euphorie quand je suis venu te chercher en te disant: “allez, on y va!”. Nous existons tant que nous pouvons encore partager avec les lecteurs les échos que nous avons laissés dans les assommoirs d’Istanbul, les bas fonds de Paris, les cafés du bord de mer à Nice et sur les murs épais du château de La Napoule.

Je ne mettrai pas le ballon en touche.

J’ai toujours aimé épater les autres. Je n’ai jamais été triste pour avoir perdu ma fortune, ma richesse matérielle à la taille d’un empire. Quand je me suis rendu compte d’avoir hypothéqué l’avenir de mes enfants, j’ai souffert en mon for intérieur. Ils ont eu beaucoup de compréhension à mon égard, et ils ne m’ont jamais jugé (du moins, jusqu’à présent)…..

On a dit que j’étais amoureux de l’amour. Pas du tout! J’ai toujours été amoureux de quelqu’un, sans vraiment réussir à en parler et à vivre cet amour. La responsabilité en incombe simplement au fait que “j’ai toujours été moi-même”.

Comme je l’ai déjà dit, j’ai considéré la poésie comme un mode de vie, dans tous ces détails. Ecrire pour moi, est une “nécessité” au même titre que manger et boire de l’eau. Quand je n’y arrive pas, je considère ces moments comme “inexistants”.

J’ai pensé qu’il était plus important d’aimer que de faire l’amour….

J’ai connu beaucoup de monde, mais j’ai eu peu d’amis, et cela m’a toujours rendu triste….

Est-ce suffisant?

Traduction : Salih Bozok

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